Manifeste du Courant International Socialisme ou Barbarie, Buenos Aires, 23 octobre 2019.

« Cette semaine, lors des manifestations contre la sentence en Catalogne, nous avons assisté à l’entrée massive d’une génération de manifestants d’environ 20 ans, parmi lesquels certains ont également été les protagonistes de grèves féministes et de mobilisations pour l’urgence climatique, ou d’autres sans expérience politique antérieure (…) C’est donc une classe d’âge spécifique qui s’est mobilisée dernièrement et nous pouvons donc faire l’analyse suivante : si le 15 mars (à Madrid) fut la révolte de ceux qui ont vu leurs attentes menacées, ceci est la mobilisation de ceux qui ont grandi sans autre espoir que la précarité, la lassitude et la répression. Il est étonnant de voir à quel point les protestations en Catalogne se sont nourries de références internationales pour se renouveler. Il y a quelques mois c’était le moment des Gilets Jaunes français, maintenant les lasers et autres techniques venues de Hong Kong. Circulent également les techniques utilisées pour se protéger de la police inspirées de mouvements chiliens. » (Oscar Blanco, “La huelga general pone Catalunya en marcha”, Viento sur, 20/10/19)

 

Nous publions ci-joint le Manifeste élaboré par notre courant international à l’occasion de l’explosion mondiale de révolte qu’on vit actuellement dans la conjoncture internationale. 

1. Un spectre hante le monde

Au début de 1848, alors que Marx et Engels publiaient le Manifeste Communiste, l’ascension la plus importante de la lutte des classes moderne vécue en Europe jusqu’à ce moment était sur le point de se déclencher. Les fondateurs du mouvement socialiste contemporain alertaient qu’un spectre, le spectre du communisme, hantait le continent. Et tel était le cas : pour la première fois la lutte du prolétariat moderne se manifestait avec toute son amplitude.

Nous faisons ce rappel bien évidemment, au moment où vient de se produire à échelle internationale, une vague de rébellions populaires synchronisées aux quatre coins du globe :  de Hong Kong, en passant par le Liban, la Catalogne, l’Équateur, le Chili, Haïti, le Honduras, le peuple kurde, ou antérieurement Porto Rico, les Gilets Jaunes en France, l’Algérie, etc., lesquelles se reflètent par ailleurs à travers des mobilisations massives dans les régions les plus diverses (comme c’est le cas de l’Uruguay et d’autres pays) ce qui semble annoncer un nouveau printemps des exploités et des opprimés. 

Comment expliquer que ces mouvements sociaux profonds de la jeunesse, des travailleurs et des travailleuses se soient manifestés de cette manière, à l’unisson, dans le cadre d’un panorama international caractérisé par un tournant à droite ? 

Il est évident qu’il existe aussi bien des conditions matérielles communes liées au capitalisme du XXIème siècle, qu’une accumulation d’expériences de luttes, et qu’à l’aune d’une nouvelle crise économique mondiale ces deux vagues créent un déferlement de rébellion internationale. 

Les motivations générales sont de deux ordres : d’une part, les conditions socio-économiques de vie intolérables, auxquelles nous sommes arrivées par la faute d’un capitalisme qui pensait qu’il « ne serait pas menacé par la révolution » (le récit de la « fin de l’histoire ») a avancé ces dernières décennies de manière systématique sur le dos des conquêtes effectuées par les travailleurs et travailleuses du globe. Les vieilles générations de travailleurs se sont appauvries et les nouvelles générations sont coincées dans une situation sans futur, dans un monde dans lequel on leur offre seulement misère et précarité dans le domaine du travail, du logement, de la santé, de l’éducation…

A cela s’ajoute un amoncellement de réclamations démocratiques (terme parapluie qui sert ici à les unifier) issues de mouvements qui se lèvent pour leur droit à l’autodétermination, le mouvement mondial des femmes, de ceux d’en bas qui ne sont pas disposés à se laisser infliger les couvre-feu ou les états d’urgence, les assassinés, les détentions de masse, la répression et l’Armée dans les rues.

En arrière fond de ces motivations, il y a, sans doute aucun, un système capitaliste qui a augmenté de manière sidérale l’exploitation de la classe ouvrière et qui, à travers un tournant à droite et à l’extrême droite, est en train d’affecter les conquêtes, les libertés démocratiques les plus élémentaires, et qui prétend, dernièrement, imposer des critères réactionnaires et obscurantistes en matière de relations humaines, et qui, comme si ce n’était pas suffisant, est en train de mettre l’humanité à l’aube d’une catastrophe écologique sans précédent.

La somme de ces crises, sans oublier les disputes par en haut entre les puissances mondiales dans le contexte d’une dynamique qui va vers une crise récessive qui semble être juste au coin de la rue, la somme des attaques économiques, la négation aux droits les plus élémentaires pour les travailleurs, les femmes et la jeunesse et le danger de la crise écologique. Ce sont les raisons qui ont provoqués la montée d’immenses mouvements des masses dans plusieurs pays et régions.  

Depuis les derniers jours, nous vivons une accélération du temps, une accélération qui est une marque caractéristique des temps révolutionnaires, dans lesquels, comme l’a dit Lénine, les masses populaires en apprennent plus dans quelques jours que pendant des décennies d’un rythme lourd.

Il est peut être trop prématuré pour définir qu’il existe déjà un tournant politique international vers la gauche. Surtout parce que les pays les plus grands : les États-Unis, la Chine continentale (malgré Hong Kong), la Russie, l’Allemagne, le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Inde, etc., se trouvent encore en marge de ces événements.

Cependant, ces pays sont affectés, à leurs échelles, par les mêmes problèmes généraux que le reste du monde capitaliste. Et on ne peut pas écarter – sous « l’effet d’imitation » qui est en train de se produire – la généralisation de la même dynamique à toute la planète : une nouvelle vague de radicalisation.

Cette période de radicalisation découle des expériences précédentes accumulées par les populations – comme notre courant l’a toujours signalé. Elles se multiplient dans la mesure où cette montée renouvelée de la lutte des classes s’affronte à des gouvernements plus violents, à un tournant réactionnaire au niveau international et à une partie des classes moyennes qui tourne à droite et à l’extrême droite pour soutenir la bourgeoisie et l’impérialisme.

Dans ces conditions, il reste à déterminer quelles sont les dispositions que la bourgeoisie va prendre. La voie de la médiation ou celle de la répression et de la confrontation directe ?

Le capitalisme a toujours une marge de manœuvre pour donner des concessions. Il est faut que l’économie marque des limites absolues. Dans l’économie capitaliste, qui va de paire avec le développement des forces productives, les limites sont historiques et liées à la lutte des classes.

Comme Marx l’a signalé dans Le capital, les variables entre la valeur et la plus-value, c’est-à-dire, entre le travail rémunéré et le travail non rémunéré, dépendent exclusivement de la lutte. C’est pour cela que la plupart des conquêtes sont toujours le sous-produit de la lutte révolutionnaire.

De ce point de vue, nous pouvons dire que la troisième vague des luttes internationales depuis le début du siècle a commencé. La première se situe à partir de l’année 1999 avec le mouvement « anti-mondialisation » et la vague de rébellions populaires latino-américaines, qui ont été ultérieurement lentement réabsorbées. Une décennie plus tard on a eu l’explosion du Printemps Arabe et des « Indignés » dans le contexte de la crise de 2008, avec des expériences telles que la Place Tahrir en Egypte, la Place Taksim en Turquie ou la Porte du Soleil à Madrid, etc.

Par la suite, sans que les rébellions populaires s’effacent totalement de la scène politique avec les dernières années de tournant à droite, nous sommes à l’aube de révoltes mondiales qui pourraient être les plus répandues et radicalisées du siècle actuel.

Un printemps des exploités et des opprimés a éclaté. Nous allons à présent essayer d’approfondir notre analyse pour donner quelques éléments généraux pour la lutte politique et programmatique à venir.

 

2. Une explosion synchronisée

Partons de la base des faits concrets. Dès le début de 2019 on a vu des manifestations de rébellions populaires dans plusieurs régions du globe. À Porto Rico un grand soulèvement contre la corruption, la misogynie et le désastre de l’ouragan Maria qui a mis sur la table les affaires de détournements de fond. À Hong Kong, les mobilisations de plusieurs mois pour l’autodétermination et la demande d’élections libres. Au Honduras plusieurs processus contre la fraude électorale. Auparavant, dès la fin de l’année dernière, le déclenchement du mouvement des « Gilets Jaunes » organisé sur la base embryonnaire des assemblés populaires. Le mouvement latent pour l’autodétermination du peuple catalan a repris des forces et celui du peuple kurde a continué à résister malgré la menace de l’assassin Erdogan.

Pendant que ces processus mouvementent la planète, les luttes contre le capitalisme néolibéral et les mesures d’austérité sans fin ont éclatées en Amérique latine. Nous avons pu le constater en premier lieu en Équateur avec l’irruption d’une immense rébellion populaire-indigène, dont l’épicentre était à Quito, une rébellion dont les suites restent encore inconnues. La révolte en Equateur n’était pas encore tout à fait calmée quand une mobilisation équivalente a surgit au Chili. Celle-ci est alimentée par les mouvements sociaux de lutte contre l’éducation privée, de la défense des transports publics, contre le système des retraites, etc. Il s’agit de la mobilisation la plus importante depuis les années 70 pour ce pays. D’autre part, le Liban et l’héroïque bataille kurde contre Erdogan, les soulèvements de masses à Haïti toujours en cours, etc.

Il est très révélateur que tous ces mouvements éclatent au même moment. Il se trouve que « l’effet d’imitation » existe dans les luttes de classes et possède des bases concrètes; malgré des différences politiques et culturelles entre les pays, le capitalisme instaure partout des caractéristiques communes qui résultent en l’exploitation, l’oppression et la précarisation des populations. En conséquence les nouvelles générations se retrouvent sans futur. Cette situation réunit toutes les conditions nécessaires pour provoquer une explosion.

Néanmoins, il manque l’étincelle qui déclenche le feu. Les gouvernements capitalistes, les partis du système, les forces réformistes, les bureaucraties syndicales de tout horizon… tous travaillent à la stabilité et à l’ordre afin d’éviter tout débordement ou mobilisation. Toutes ces institutions oeuvrent ensemble ou séparément à canaliser le mécontentement pour qu’il ne s’exprime qu’à travers les urnes tous les 2 ou 4 ans. 

Mais comme l’a déjà souligné Léon Trotsky, les appareils étatiques du capitalisme sont puissants mais pas non plus omnipotents. Il arrive malgré tout un moment ou l’injustice et l’exploitation ne sont plus supportables et où tous les candidats du monde ne peuvent absorber que quelques mois les difficultés vécues par le peuple. Les nouvelles générations n’ayant plus ni espoir ni intérêt à se soumettre, elles cessent de se conformer aux désirs et aux besoins d’une autre classe et ainsi elles impulsent un mouvement révolutionnaire de masse des travailleurs, de la jeunesse, des femmes…

Comme nous l’ont montrés les différents soulèvements populaires, les injustices et les conditions d’exploitation font que quand des chefs d’état provocateurs disent aux travailleurs de se « serrer la ceinture » ou de « traverser la rue pour trouver un travail », quand ils augmentent le prix du carburant et bafouent les droits démocratiques les plus élémentaires, la situation explose.

Cette « imitation  » réside dans la confiance que peut acquérir la population d’un pays lors que son voisin se lance dans une rébellion. Ainsi en 1848 en Europe, l’Allemagne imite la France vers la révolution. De la même façon, la Révolution Russe en 1917 a un impacte sur le reste du monde et provoque des révolutions et des grèves générales aux quatres coins du monde. C’est ensuite du mai 68 français que s’inspirent les argentins en déclenchant le Cordobazo, simultanément aux coordinations ouvrières du Chili, du mouvement contre la guerre du Vietnam aux Etats-Unis et le printemps de Prague contre la bureaucratie. Tous ces mouvements participent à la dernière ascension notable de la lutte des classes mondiale. 

Il est évident que la situation actuelle n’est qu’une prémisse et que ses acteurs sont encore loin de la politisation qui animait les révoltes des années 70. En effet, nombreux ne se reconnaissent pas encore comme faisant partie de la classe ouvrière, et n’ont pas une conscience anticapitaliste et socialiste clairement définie. 

Cependant, cette expérience permet d’accumuler du savoir à travers l’action en s’inspirant des décennies précédentes qui pourraient apporter plus d’éléments de politisation.  

Il s’agit surtout de l’émergence d’une nouvelle génération d’étudiants, de travailleurs et de femmes auprès desquels ont pourrait peu à peu aboutir aux perspectives stratégiques de la lutte pour le socialisme

 

3. L’insupportable capitalisme du XXIème siècle

Quelles sont les bases matérielles de cette contestation généralisée ? Comme nous l’avons déjà souligné, les frontières de l’exploitation et de l’oppression capitaliste sont mobiles : elles dépendent de la lutte.

Le capitalisme s’est pris pour le « gagnant » après la putréfaction bureaucratique des révolutions du dernier siècle et il a commencé à retirer les acquis sociaux et à multiplier l’exploitation.

Le capitalisme a évolué par « vagues ». Il a vécu son apogée libérale classique dans la seconde moitiée du siècle XIX (marquée par une exploitation presque esclavagiste des travailleurs, des femmes et des enfants); plus tard il a dû faire des concessions démocratiques, économiques et sociales sous la pression du mouvement ouvrier moderne et de la Révolution Russe durant une grand partie du XX siècle. Il a finalement essayé de revenir aux conditions d’exploitation précédentes après la chute du mur de Berlin et l’apogée du capitalisme néolibéral.

Dans ces conditions, le capitalisme du XXI siècle est un système qui a retiré des acquis sociaux et qui a précarisé massivement le travail. Il a aussi soumis sous la mercantilisation et la production de la valeur et du profit les pays où le capitalisme avait été exproprié. Par ailleurs, il a privatisé l’immense majorité des services publiques, des ressources naturelles ainsi que les composants indirects du salaire acquis au cours des décennies précédentes : la santé publique, l’éducation publique, les retraites, l’accès aux logements, l’accès aux transports, etc.

C’est-à-dire : le capitalisme a dégradé la vie des exploités et des opprimés jusqu’à la rendre intolérable, en volant l’avenir des jeunes générations et en mettant en danger la planète.

D’autre part, le parcours des acquis démocratiques a été plus contradictoire. Il arrive que la démocratie bourgeoise soit un régime de domination politique de la classe ouvrière qui a l’avantage, dans des conditions « normales », de permettre à ceux d’en bas de s’organiser (il s’agit bien évidemment d’un droit démocratique acquis, comme les autres, par la lutte).

Cependant, sans tomber dans la schématisation, nous pouvons dire que le tournant à droite des pays comme les États-Unis ou le Brésil, la persistance des régimes capitalistes bureaucratiques et autoritaires en Chine et en Russie, le gouvernement d’un fasciste en Inde (le pays qui était censé être la démocratie la plus grande de la planète), etc., sont en train de mettre en dérive les libertés démocratiques.

Mais il faut opposer à ces tendances dominantes d’exploitation et d’oppression des contre-tendances. Celles-ci s’expriment à travers les réclamations et les revendications de ceux d’en bas qui se manifestent via les mouvements de lutte les plus divers : le mouvement des travailleurs et des travailleuses, la jeunesse étudiante, le mouvement des femmes, les mouvements pour l’autodétermination nationale et le mouvement en défense de la planète.

Le capitalisme n’agit pas sur un corps inerte. Il s’agit d’un système d’exploitation qui met l’immense majorité de la population sous des conditions d’oppression – qui se sont aggravées dans les dernières décennies – mais il ne peut pas éviter la résistance : les mouvements sociaux, les révoltes, les rébellions et, pourquoi pas, les révolutions.

Comme Marx et Engels l’ont dit un siècle et demi auparavant, l’histoire écrite est l’histoire de la lutte des classes. C’est-à-dire : l’histoire d’une société qui est en conflit avec elle même : l’exploitation d’une partie de la société par une autre partie d’elle même.

L’immense contradiction qui existe au sein de cette société capitaliste mondiale, qui implique plus que jamais l’exploitation des uns par les autres, est la faillite irrésolue des conditions concrètes du capitalisme du XXI siècle. A savoir, qu’à ces conditions systémiques s’ajoute la crise concrète en cours : la crise de 2008 non résolue, les politiques monétaires des États épuisées, les grands entreprises « sauvées » qui auraient dû faire faillite pour rétablir la santé de l’économie mondiale, l’épuisement des tendances croissantes du marché mondial (via la guerre commerciale et technologique entre les États-Unis et la Chine) et d’autres facteurs qui configurent une crise structurelle sans solution à ce jour. À tout cela il faut ajouter encore une nouvelle crise économique à venir.

Ceci n’est pas une analyse gauchiste, mais celle de la nouvelle chef du FMI, Kristalina Georgieva, avec l’accord des autres analystes. Dans sa première allocution en tant que chef de cette vénérable institution du capitalisme, le Fonds Monétaire International, Kristalina a annoncé que le 90% des économies du monde était déjà dans une « récession synchronisée » et que les évaluations de la prochaine période pronostiquent une potentielle récession mondiale.

Ajoutons à cela qu’elle a affirmé quelque chose de très grave : la dette privée corporative de 19.000 billions de dollars (un tiers du PIB mondial) risquait de se mettre en cessation de paiements. Georgieva s’est attaquée à Trump en affirmant que la guerre commerciale est loins d’être « temporaire et facile à gagner »; elle commence à avoir des effets concrets sur la croissance de la Chine et des États-Unis (deux des rares pays qui ont encore de la croissance) et sur le commerce mondial.

Dans ces conditions, ce n’est pas par hasard que les plans des gouvernements capitalistes soient identiques : ils cherchent tous à faire payer la crise aux travailleurs. Cela explique le fait que les contre-réformes de retraites, du travail et des impôts, soient mondialement à l’ordre du jour. De même, les discours sur la nécessité de réduire le déficit budgétaire et de payer la dette extérieure, ce qui a provoqué les augmentations des carburants en Équateur, en France et en Liban, et celles du métro et de transports au Chili, sont toutes des mesures qui ont la même intention de réduire le déficit de l’État et les dépenses pour payer la dette au détriment des travailleurs. 

La perversité de la situation réside dans la non implication des capitalistes; ces derniers n’ont pas fait la moindre concession. Dans tous les cas, les politiques d’austérité mises en place impliquent une redistribution régressive des revenus pour faire payer la crise aux classes populaires. D’où le discours, qui se répand de plus en plus, selon lequel les fonctionnaires et autres travailleurs coûtent beaucoup d’argent à l’Etat et sont responsables des difficultés ou de la fermeture des entreprises qui elles sont une plus-value pour le pays.  De toute évidence il n’en est rien. 

Les contre-réformes des retraites font partie de cette politique, car ce système est une partie importante des dépenses de l’État. Comme les gouvernements ne veulent pas augmenter la pression fiscale sur les capitalistes, la réduction budgétaire implique de toute évidence une baisse des dépenses associées aux retraités, entre autres.

En résumé, ce que nous avons ici est la combinaison des caractéristiques systémiques du capitalisme vorace du XXI siècle avec des éléments économiques de conjoncture et l’intention de faire payer ses crises récurrentes de l’économie capitaliste à ceux d’en bas.  

 

4. Lutter pour que la classe ouvrière prenne la parole

Allons un peu plus loin pour caractériser la suite. Le marxisme révolutionnaire a toujours averti que les crises ne mènent pas mécaniquement les choses vers la gauche; cela dépend du contexte de la lutte des classes dans lesquelles elles se déclenchent.

A ce propos il y a deux éléments fondamentaux qu’il faut prendre en compte pour analyser la crise à venir et la réponse réactionnaire et répressive que sont entrain d’avoir les gouvernements face aux explosions populaires.

D’une part, parce que se déclenche, dans un contexte mondial de rébellion populaire croissante, une crise qui ne fera qu’augmenter le rejet et la confrontation. Et prenant en compte les éléments de rébellions qui se multiplient à travers le monde, la lutte des classes pourrait se radicaliser d’une manière rarement vue ces dernières années. 

Mais à cela il faut ajouter un élément : les gouvernements réagissent à coup d’état d’urgence, de couvre-feu, de répression et de détenus à foison, en tuant des manifestants… polarisant ainsi les événements et massifiant de la sorte la réponse populaire.

En regardant les chiffres de centaines de détenus en Catalogne et au Chili, par exemple, ou encore en regardant les assassinats de la part des forces répressives dans ce même Chili ou en Equateur, on peut prendre la mesure de la polarisation en cours, de la même manière qu’on peut prendre la mesure des événements à Hong Kong ou ailleurs.

Ces réponses de la part de ceux d’en haut ne font que générer une réponse croissante de la part de ceux d’en bas : des expériences nouvelles, qui s’intensifient. Comme par exemple l’occupation de l’aéroport d’Hong Kong qui a été reproduite, des mois après, en Catalogne. Il en va de même pour les violents affrontements entre la police, l’armée et les manifestants qui défient le couvre-feu au Chili et avant à Quito en Equateur.

Les méthodes de lutte se durcissent parce que la répression étatique et gouvernementale se radicalise. Les forces armées sont descendues dans la rue, fait nouveau, qui a connu peu d’antécédent dans les dernières décennies. Mais les manifestants ne se laissent pas démonter et multiplient les techniques combatives pour les affronter.

Parallèlement, on peut prévoir que de nouvelles formes d’organisation et de prise de conscience surgireont et se multiplieront. Encore une fois, la crise économique et la répression n’agissent pas dans le vide. Le mouvement de lutte non plus, ne vient pas de nulle part. 

Il existe donc une accumulation qui vient des dernières décennies de cycles de rébellion populaire, mais il existe aussi une accumulation de références communes, qui tendent d’établir ou de rétablir, à l’image d’expériences comme celle de la Révolution Espagnole (voir à ce propos les chants antifascistes entonnés durant les dernières mobilisations à Barcelone) ou comme la période de l’Union Populaire au Chili.

Si l’on prend en compte la multiplication de méthodes de luttes plus radicales, la tendance à l’autogestion et la manière dont tout cela s’exprime en termes de prise de conscience (une prise de conscience qui vient se mélanger à des éléments anticapitalistes diffus du mouvement féministe ou écologique) le résultat est une potentielle tendance à la politisation accélérée des nouvelles générations qui entrent dans la lutte.

L’internationalisme qui s’accroît, la référence à des processus de lutte dans d’autres pays, le rôle des réseaux sociaux vis-à-vis de ces rébellions, sont autant d’éléments  à prendre en compte. Des éléments qui viennent de loin mais qui se réitèrent et se multiplient dans chaque vague de rébellion. Un élément internationaliste d’une valeur inestimable et qui, de surcroît, va dans un sens totalement opposé au nationalisme et au national-impérialisme que répandent les gouvernements réactionnaires de Trump, Xi Jinpig, Putin, Modi, Bolsonaro, Johnson ou d’autres gouvernements actuellement au manettes dans les principaux pays.

Le point faible de ces événements reste cependant la classe ouvrière qui ne se reconnaît pas en tant que telle. Il s’agit de la classe la plus stratégique mais aussi la plus difficile à mobiliser puisqu’elle est contrainte par les responsabilitées quotidiennes, par le fait de devoir pourvoir aux besoins familiaux, etc. 

Néanmoins, la classe ouvrière est définitivement celle qui fait bouger le monde, mais la plupart du temps elle est désorganisée (comme dans les modèles antisyndicaux aux Etats-Unis ou en Amérique Centrale) ; massivement précarisée (comme c’est le cas de la jeunesse laborieuse) ou contrôlée par les bureaucraties syndicales.

Il ne faut surtout pas oublier, que la classe ouvrière est, pour le dire ainsi, le dernier maillon de résistance au système; celle qui garantit les conditions de production et de reproduction du régime. Par conséquent, le contrôle sur cette classe est cruciale pour le bien-être du capitalisme. 

De plus, la majorité de la classe travailleuse est dominée par une conscience revendicative en fonction des besoins quotidiens. Il est évidemment beaucoup plus difficile d’avoir une vision d’ensemble avec ce genre de contraintes. 

Cependant, les classes sociales ne vivent pas isolées les unes des autres, ni des problèmes sociaux dans leur ensemble. Il est matériellement inévitable que l’émergence d’une rébellion populaire, qui s’étend à l’internationale, ait un impact sur l’ensemble de la classe ouvrière d’une façon ou d’une autre. 

Par exemple, dans le cas chilien, et alors même que nous rédigeons ce manifeste, la bureaucratie syndicale s’est vue dans l’obligation d’appeler à 48h de grève générale et bien qu’il soit difficile de donner à cette grève une continuité, le seul fait d’y participer contribue à la répandre.

Bien qu’aujourd’hui la présence des travailleurs sur la scène politique puisse sembler moins probable qu’à une autre époque, il serait une erreur de s’y fier. En effet, aujourd’hui plus que jamais auparavant, la classe ouvrière représente l’énorme majorité de la population mondiale.  

De plus, la classe ouvrière n’a pas pour habitude d’être le déclencheur de la lutte, comme beaucoup d’événements historiques peuvent le certifier. Mais quand cette dernière se met à participer, alors plus rien ne l’arrête, car elle est, entre toutes les classes, la plus susceptible d’avoir conscience de l’oppression générale. 

Dans ces conditions, le grand danger stratégique pour les capitalistes serait que la révolte actuelle se répande auprès des travailleurs et des travailleuses. Ils craignent par dessus tout une telle ascension de la lutte qui risquerait trop de nous situer dans le domaine de la révolution. 

La récupération de la lutte par la classe ouvrière est essentielle pour donner un sens socialiste à la bataille. C’est une situation que le capitalisme a savamment su éviter pendant de longues décennies. Cependant, étant donné le déséquilibre actuel des choses, il est inévitable que la surexploitation ajoutée à la crise implique d’une façon ou d’une autre la classe ouvrière, ce qui résulterait immanquablement en l’émergence d’un mouvement fondamentalement socialiste.  

 

5. Un programme anticapitaliste 

Il faut faire évoluer les rébellions populaires en des révolutions sociales. Jusqu’alors, ceci constitue la grande limite des soulèvements du nouveau siècle. Ils obtiennent éventuellement des conquêtes, mais l’exploitation ne s’arrête pas et ces conquêtes minimes seront soustraites au moment ou la droite relèvera la tête et que la bourgeoisie reviendra pour retirer toute avancée acquise. 

D’autre part, le système est perverti ; il ne s’agit pas de remplacer le « modèle néolibéral » comme le disent les réformistes pour un « modèle capitaliste alternatif » qui serait plus bénin.

On a pu constater les limites de ces modèles en Amérique Latine (avec le cas extrême de la catastrophe vénézuélienne, entre autres). Et si malgré tout beaucoup de conquêtes se sont maintenues, c’est grâce à l’oeuvre des mouvements sociaux et en aucun cas des réformistes.

Dans chaque rébellion populaire il y a des expériences d’organisation par en bas qui se développent. Des assemblées populaires s’organisent pour réexaminer les formes de représentations traditionnelles. Bloquer les routes, occuper les usines, séquestrer les patrons est une manière de remettre en question le monopole de la violence par l’État ainsi que la légitimité de la propriété privée.

Les mouvements de lutte commencent à acquérir des formes plus radicalisées : les couvre-feux et les états d’urgence ne sont plus respectés, des réseaux indépendants qui dépassent les limites des syndicats se développent. Aux mobilisations massives et aux grèves citoyennes s’ajoute la grève générale dans les lieux de travail. 

Il ne s’agit là que de la première étape au processus de la transformation sociale. En effet, pour que les esprits s’independantisent du capitalisme, il est nécessaire de se débarrasser par la compréhension de la démocratie des riches pour qu’enfin les travailleurs arrivent au pouvoir. 

Nous insistons : la grande tâche est de dépasser les limites de la rébellion populaire vers une dynamique de révolution sociale, ce qui implique nécessairement la construction des partis socialistes révolutionnaires. 

Dans un contexte de processus de lutte en cours, il est fondamental de mettre en place un programme de transition qui aide les travailleurs et les travailleuses, les femmes et la jeunesse à partir des conditions actuelles vers une sortie anticapitaliste.  

 

  1. A bas l’austérité économique. Non aux plans du FMI. Non aux paiement de la dette extérieure. A bas les augmentations du prix du carburant, du transport publique et des services publiques en général. Non aux privatisations. Soutien aux peuples équatorien, chilien, libanais, etc. qui luttent pour ces réclamations. 
  2. Nationalisation de la banque et du commerce extérieur. Étatisation sous contrôle ouvrier de toute entreprise qui licencie massivement ou qui ferme. 
  3. Des impôts aux grands capitaux, élimination des impôts à la consommation. 
  4. Augmentation généralisée du SMIC et interdiction des licenciements. Proportionnalité entre les heures de travail et le salaire. Proportionnalité entre le salaire et les impôts. 
  5. Non aux mesures réactionnaires. Non à la répression. A bas les couvre-feux et les états d’urgence. Dissolution des appareils répressifs. Non à l’impunité des militaires. Liberté aux prisonniers politiques. Non aux Forces Armées et répressives dans les rues. 
  6. Droit à l’autodétermination des peuples, comme les kurdes, les catalans et les hongkongais. Soutien aux communautés originaires et leur droit à l’autodétermination. 
  7. Démission des gouvernements répressifs de Piñera et Lenin Moreno. C’est le peuple qui doit décider l’avenir de son pays avec une Assemblée Constituante Souveraine.
  8. Encouragement des formes d’organisation des travailleurs et de la jeunesse qui s’organisent par en bas, en assemblées populaires, comités de lutte, etc. Encouragement des occupation d’usines et de la coordination de toutes les luttes. 
  9. Défense de la planète face à la voracité capitaliste. Pour une planification écologique de la production sans affecter les postes de travail. 
  10. Accès au droit à l’avortement et défense des droits des femmes et des personnes LGBT.
  11. Pour un gouvernement des travailleurs et pour le socialisme. 

Nous terminerons ce manifeste avec l’appel à tous ceux qui veulent une organisation internationale de lutte révolutionnaire et socialiste, à tous ceux qui considèrent qu’il faut en finir avec le capitalisme et qu’il s’agit de relancer la lutte pour le socialisme en ayant à main les leçons de la bataille contre le stalinisme du dernier siècle, à construire et à se joindre au courant international Socialisme ou Barbarie. 

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