La santé est le premier secteur à faire face à la pandémie au quotidien. Les travailleurs de la sphère médicale sont fortement mobilisés, comme on a pu le voir lors des rassemblements qui ont eu lieu à Toulouse et à Nantes ce lundi 11 mai, jour du dé-confinement. Dans leurs revendications principales figurent l’augmentation du personnel et l’augmentation des salaires. Ainsi, ils continuent à dénoncer le manque d’anticipation et l’improvisation dangereuse d’un gouvernement qui met la santé publique en danger. Alors que le gouvernement a lâchement abandonné les hôpitaux, ce sont les médecins, les aides soignants et les infirmiers qui se mobilisent pour sauver des vies. C’est dans ce contexte que nous avons réalisé cette interview pour donner la parole à une travailleuse de la santé. Sophie, infirmière aux urgences à l’hôpital Tenon depuis 2011, nous donne son témoignage de la crise dans le secteur médical.

Inscriptions sur les murs de l’hopital Lariboisière, le 12 mai 2020. (JOEL SAGET / AFP)

Sophie : Quand je suis arrivée le premier jour aux urgences, au début de mars, on a commencé à gérer la situation comme on pouvait, sans séparation entre les endroits où il y avait des patients suspectés de covid et ceux qui ne l’étaient pas. On avait quasiment aucune directive. Et tout doucement, de jour en jour, j’ai vu la mobilisation de soignants et de tous ceux qui avaient une idée de comment on pouvait s’organiser se mettre en place. Mais finalement on nous parle de « plan blanc », de « formations », de trucs assez théoriques, mais quand c’est arrivé on n’était pas prêts, et il y a des choses qui n’étaient pas claires.

SoB: Vous n’étiez pas prêts ? Comment l’avez vous constaté ?

Sophie : Bien avant qu’on soit touché en France il y avait déjà d’autres pays concernés. Pourtant, personne ne nous a donné la démarche à suivre. J’imagine que quand il s’agit des incendies ou des catastrophes il y a des protocoles. Mais là, j’ai l’impression que finalement c’était nous qui décidions, qui posions les questions. On a commencé de façon très précaire, en divisant les salles en secteurs avec des paravents alors qu’il n’y avait rien qui les séparaient à la base…

SoB : Vous avez pris les décisions par vous mêmes alors ?

Sophie : On a apporté les réflexions qu’on pouvait apporter. Pour donner un exemple il n’y avait pas de matériel en réserve en cas de catastrophe. Il fallait commander des choses qu’on n’avait jamais commandées. Tout le monde a vraiment dû se dépasser. Heureusement on a fait des réunions très régulièrement sur ce qui avait été fait au sein de l’hôpital et je pense qu’on se sentait quand même assez en sécurité malgré tout. Il y avait une extrême solidarité, une fraternité. Ce n’était pas des simples «bonjour, ça va» dans les couloirs. Malgré les années dans le service, il y avait quelque chose de différent entre les collègues. On a même commencé à se regarder les uns les autres, ça a remis de l’humanité et de la solidarité entre nous.

SoB : Qu’est-ce que tu penses du dé-confinement ?

Sophie : Quand je commence à savoir qu’on va dé-confiner, quand je revois des gens dans les rues, j’ai l’impression d’un mauvais rêve. Comme si pour les gens c’était terminé alors qu’à l’hôpital c’est toujours le même rythme, on est toujours dans la même ambiance. C’est très bizarre.

SoB : Tu peux nous citer les difficultés particulières ou les besoins spécifiques de l’hôpital ?

Sophie : On voit la réalité de l’intérieur et les infos de l’extérieur… j’avoue c’est comme dans un mauvais film. Je pense que c’est l’après qui va être difficile ; il y a des gens qui n’ont pas pu faire correctement le deuil de leurs familles. Ca va rester comme une grande pandémie dans l’histoire. J’ai beaucoup de peine pour les gens qui ont vu partir leur famille… on a fait ce qu’on pouvait. Après il y a le côté politique… je pense qu’on aurait pu éviter beaucoup de morts.

SoB : Dans beaucoup de pays, comme en Espagne, on parle de contagion du personnel médical. Quelle est la situation ici ?

Sophie : Je n’ai pas les chiffres mais il y a eu beaucoup d’infirmières et d’aides soignants et puis de médecins contaminés. Il y en a eu beaucoup qui se sont remis, il y en a d’autres qui sont décédés. On est en contact avec la maladie en permanence.

SoB : Les applaudissements, les pancartes aux fenêtres… Qu’est ce que tu penses de cette expression de solidarité ?

Sophie : Ça fait trop plaisir de voir les gens se rassembler pour tout ça, sortir à leurs fenêtres, se regarder dans les yeux. Je trouve chouette de voir les gens se rapprocher comme ça. Il y a des groupes qui se sont créés, des nouvelles connaissances qui se sont faites. Peut être que les gens vont continuer leur chemin comme si de rien n’était, mais je pense que ça a créé des liens et nous arrivons à nous démontrer que quand on s’y met on peut faire des choses. C’est un métier de vocation, on commence à 6 heures du matin et on finit trop tard le soir, ce qui est dur pour la garde d’enfants. Après on nous parle de primes mais je pense que tout le monde devrait être mieux payé pour avoir une meilleure vie. On voit beaucoup de burn out, des gens en conflit avec leurs valeurs professionnels et leurs vies personnelles.

SoB : Malgré le côté tragique de la pandémie, vous recevez des dons et des collaborations ?

Sophie : Oui, le regard ce n’est pas le même. Il y a plus de solidarité et de bienveillance. On reçoit des crèmes, des masques, des savons, de la nourriture, des cafés, des gâteaux et des pâtisseries, des fleurs, des jolis mots, des dessins, etc. On fait partie d’un petit collectif dans le 20ème et on reçoit des petites choses pour tout le monde. Ils donnent ce qu’ils veulent.

SoB : Tu veux rajouter quelque chose ?

Sophie : En attendant que tout ça se termine, je me donne de l’espoir en me rapprochant des choses plus vivantes. Ça me rend fière de mon métier de m’occuper des patients, parce que c’est dur voir les gens partir. J’ai fait mon mémoire sur l’utilisation de l’humour dans les relations avec les patients, je pense que c’est important. Je reste optimiste, il faut!

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