
Par Victor Artavia, article paru dans Izquierda Web, le 10 juillet 2025.
En Octobre 2023, Israël lança l’invasion de la bande de Gaza. Au départ, elle a été présentée comme une réaction aux attaques du Hamas du 7 octobre de la même année. Le gouvernement de Netanyahou a invoqué le “droit à la légitime défense”, une technicité du droit international bourgeois pour dissimuler ses intentions de coloniser le territoire, un objectif tant attendu par l’extrême droite sioniste qui compose l’actuel cabinet israeli.
Vingt et un mois se sont écoulés depuis, pendant lesquels la violence des forces d’occupation n’a cessé d’augmenter. Les images de Gaza sont terrifiantes. Elles sont une version colorée de celles que nous avons vues à Auschwitz. Nous n’exagérons pas en affirmant qu’il s’y déroule le plus grand acte de barbarie du XXIème siècle, à savoir, une opération de nettoyage ethnique et de génocide contre une population d’un peu plus de deux millions de personnes.
Dans cet article, nous retracerons brièvement la reconfiguration du projet colonial sioniste et rendrons compte de la situation épouvantable dans laquelle se trouvent les habitants de Gazaouis. Enfin, nous exposerons quelques axes stratégiques pour (re) penser la lutte pour la libération de la Palestine.
Sionisme libéral versus sionisme théocratique
Pour mieux comprendre ce qui se passe à Gaza, il est nécessaire d’identifier la division qui traverse le spectre politique en Israël. Selon Ilan Pappé, historien israélien et antisioniste de renom, la société israélienne est actuellement divisée en deux camps rivaux, dont le principal facteur de différenciation est le type d’État colonial auquel ils aspirent (voir The Collapse of Zionism).
D’un côté, il y a ce qu’on appelle le camp de « l’État d’Israël ». Il est caractérisé comme étant plus laïc, libéral et composé principalement de Juifs européens de la classe moyenne et de leurs descendants. Il s’agit du secteur hégémonique de l’establishment israélien de 1948 à la fin du XXe siècle, dont le « désir fondamental est que les citoyens juifs vivent dans une société démocratique et pluraliste dont les Arabes sont exclus« .
C’est pourquoi, selon Pappé, ses « valeurs démocratiques libérales » coexistent parfaitement avec l’apartheid imposé aux Palestiniens.
D’autre part, il y a le camp qu’on appelle « l’État de Judée », qui s’est développé parmi les colons en Cisjordanie. Au cours des dernières décennies, il a bénéficié d’un large soutien à l’intérieur du pays, en particulier dans les hautes sphères de l’armée et des services de renseignement.
De ce fait, les partis de colons ont augmenté leur représentation parlementaire et ont joué un rôle clé dans la victoire de Netanyahu en 2022. Ils prônent la transformation d’Israël en un État théocratique qui coloniserait tout le territoire de la Palestine historique, même si cela implique d’exterminer le plus grand nombre possible de Palestiniens. De plus, ils considèrent que « les Juifs laïques sont aussi hérétiques que les Palestiniens s’ils refusent de s’associer à cette entreprise« .
Compte tenu de ce qui précède, il est clair qu’il s’agit de deux courants du sionisme qui, en tant que tels, partagent une matrice colonialiste. En d’autres termes, il s’agit d’un conflit entre un sionisme colonial libéral-bourgeois et un sionisme colonial théocratique d’extrême droite.
La classification de Pappé est complétée par celle présentée par Gilbert Achcar, chercheur libanais et spécialiste du mandélisme au Moyen-Orient. Pour ce dernier, l’élite dirigeante israélienne est divisée entre le projet d’un Grand Israël et ceux qui défendent les accords d’Oslo sur la solution à deux États (voir Deux scénarios pour Gaza : Grand Israël contre Oslo).
Achcar identifie Netanyahu comme faisant partie du « révisionnisme sioniste » incarné par l’extrême droite sioniste, dont une grande partie s’est regroupée au sein du parti Likoud. Beaucoup de ses membres ont été les auteurs matériels du massacre de Deir Yassin en 1948 et n’ont jamais pardonné au “courant sioniste dominant, dirigé alors par David Ben-Gourion, d’avoir accepté de mettre fin à la guerre avant de conquérir 100 % de la Palestine sous mandat britannique entre la mer Méditerranée et le Jourdain”.
En effet, Netanyahu s’est férocement opposé au retrait de Gaza en 2005, ordonné par le Premier ministre de l’époque, Ariel Sharon. À la suite de cela, il a rompu avec le Likoud et fondé un nouveau parti, avant de revenir au sein du Likoud pour le diriger, ce qui lui a permis de devenir Premier ministre en 2009, poste qu’il a occupé sans interruption jusqu’en juin 2021.
Après quelques mois loin du pouvoir, il a conclu en 2022 un accord avec les partis d’extrême droite des colons, ce qui lui a permis de redevenir Premier ministre. Cet accord a donné naissance au gouvernement le plus à droite de l’histoire d’Israël, qui, comme le suggère Achcar, est l’aboutissement d’une “dérive sans fin vers la droite” depuis la première victoire du Likoud en 1977.
Comme on peut le déduire, il existe une communauté d’intérêts entre le camp de “l’État de Judée” et les défenseurs du “Grand Israël”. Tous deux nourrissent une pulsion coloniale, même si les premiers la situent dans un récit messianique et les seconds dans une vision expansionniste laïque (qui ne renie pas la dimension religieuse, mais est moins explicite).
Quelle que soit la typologie que l’on préfère (à notre avis, elles sont complémentaires), il est indéniable que la société israélienne est divisée, comme l’ont démontré tout au long de l’année 2022 les immenses mobilisations contre les tentatives du gouvernement Netanyahu de limiter les pouvoirs du pouvoir judiciaire.
La grammaire du génocide
La brutalité des mots précède la brutalité des actes. C’est pourquoi la violence sur le champ de bataille se nourrit de la violence des mots.
Pour la chercheuse Laura González Pérez, cela signifie que la guerre génère sa propre grammaire et que, pour la comprendre, il faut identifier les “manières de nommer” et comment cela influe sur les représentations de notre imaginaire, à travers la construction de critères de “validation, exclusion, polarisation et minimisation” des autres (voir Gramática de la Guerra. Una aproximación al lenguaje que genera y valida las violencias).
Dans le cas de Gaza, il ne s’agit pas d’une guerre, mais d’un massacre perpétré par un État doté de l’une des armées les plus puissantes au monde contre un peuple colonisé et dont la résistance est militairement très inférieure. Il est donc plus approprié de parler d’une “grammaire du génocide”.
“J’ai ordonné un siège total de la bande de Gaza. Il n’y aura ni électricité, ni nourriture, ni gaz, tout est fermé. Nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence”. Telles ont été les déclarations de Yoav Gallant, ancien ministre de la Défense d’Israël (2022-2024), le 9 octobre 2023.
Ses propos ne laissent aucun doute sur les objectifs brutaux avec lesquels le gouvernement Netanyahou a entrepris l’invasion dès le début. Les Palestiniens ont été présentés comme des bêtes sauvages qu’il est légitime – selon la logique coloniale et raciste du sionisme – d’exterminer par tous les moyens possibles.
Cette grammaire génocidaire s’est installée au pouvoir après la convergence du camp de “l’État de Judée” avec celui du “Grand Israël”. Selon Achcar, le gouvernement Netanyahou aspirait à occuper à nouveau Gaza, mais ne disposait pas des conditions politiques pour mener à bien une entreprise d’une telle ampleur. Cela a changé après l’action du Hamas le 7 octobre, qui a initialement créé un climat favorable à l’occupation dans l’opinion publique israélienne. Pour cette raison, le cabinet de Netanyahou a donc radicalisé son discours et élargi la portée de ses objectifs militaires, déclarant que son but était d’éradiquer le Hamas.
Cela marque une différence avec les opérations militaires lancées par Israël contre l’enclave en 2006, 2008-2009, 2012, 2014 et 2021, dont le modus operandi consistait à mener des bombardements et des attaques terrestres limitées en 2009 et 2014. À toutes ces occasions, l’armée sioniste n’avait pas l’intention d’occuper un quelconque territoire, mais cherchait uniquement à affaiblir la capacité militaire de la résistance palestinienne.
La situation actuelle est très différente, car l’agression militaire s’inscrit dans une logique génocidaire et fasciste, dont le but est d’éliminer les “animaux humains”. C’est pourquoi Israël utilise des méthodes “rationnelles” à Gaza (blocus alimentaire et énergétique, destruction systématique des hôpitaux et des infrastructures de base, etc.) pour atteindre des objectifs irrationnels (nettoyage ethnique et génocide).
Ce fonctionnement irrationnel a été exposé avec acuité par The Economist, qui a souligné qu’il était plus facile pour le gouvernement Netanyahou de mettre fin à des guerres avec des rivaux plus puissants comme l’Iran ou le Hezbollah, alors qu’il lui était pratiquement impossible de mettre fin au conflit avec les Palestiniens, un peuple sans État ni armée officielle : “La décision d’Israël de continuer à frapper Gaza va au-delà de la tactique militaire et du calcul politique (…) Les guerres d’Israël contre l’Iran et le Hezbollah étaient “des campagnes classiques contre la prolifération (…) dans lesquelles l’objectif est de dégrader les capacités de l’ennemi et de le contraindre à accepter un traité de contrôle des armes par la voie diplomatique”. À Gaza, le Premier ministre et ses alliés ultra-religieux “mènent une guerre messianique qui dépasse toute stratégie pragmatique” (voir Israel’s weird war clock: 12 days for Iran, 21 months in Gaza).
La radicalisation fasciste du gouvernement de Nétanyahou
Ian Kershaw est l’un des principaux historiens du nazisme et ses études sont très utiles pour comprendre l’évolution de la barbarie nazie.
Dans plusieurs de ses ouvrages, il explique que le plan initial des nazis était de déplacer géographiquement les Juifs européens vers d’autres pays, mais qu’avec le temps, ils se sont rendu compte que cette idée était pratiquement impossible à réaliser. Il soutient également que le régime a connu une “radicalisation” progressive au cours des années 1930 et pendant la Seconde Guerre mondiale, qui a abouti à la “solution finale” (La dictadura nazi, 2013 ; Hitler, 2019).
Pour toutes ces raisons, l’historien anglais conclut que tout plan de déplacement d’une population autochtone contient l’idée du génocide, même si celle-ci n’est pas consciemment assumée ou exprimée au départ. En d’autres termes, la seule façon de forcer le déplacement de toute une population autochtone est le recours effréné à la force (ou le déploiement de la barbarie).
Ces deux idées, la radicalisation du régime et la relation déplacement/génocide, sont pertinentes pour comprendre l’action du gouvernement Netanyahou depuis le début du massacre à Gaza.
Au cours des vingt-et-un derniers mois (octobre 2023-juillet 2025), le cabinet israélien est passé de l’extrême droite au fascisme. Ou, pour le dire plus clairement, il est passé de la brutalité des mots à la brutalité des actes.
Depuis le début de l’invasion de Gaza, Netanyahou n’a pas manqué une occasion de franchir plusieurs lignes rouges, prétendant agir en vertu du “droit à la légitime défense”. Tel a été son discours pendant plusieurs mois, mais il s’est radicalisé avec le temps et, aujourd’hui, personne au sein du gouvernement sioniste ne parle en termes défensifs.
Au contraire, les sionistes affirment désormais ouvertement que leur objectif est de contrôler militairement la bande de Gaza et se positionnent contre la “solution” à deux États. Depuis le milieu des années 1990, les accords d’Oslo constituaient le “consensus” de l’establishment impérialiste pour résoudre le “conflit” israélo-arabe (euphémisme pour masquer le fait que le problème est la colonisation), mais ils sont désormais considérés pour ce qu’ils ont toujours été : un plan d’action irréalisable qui n’a servi qu’à diviser la résistance palestinienne et à renforcer l’occupation sioniste.
L’arrivée de Trump à la Maison Blanche a joué un rôle important à cet égard, en particulier après qu’il ait déclaré que les États-Unis pouvaient prendre le contrôle de l’enclave pour la transformer en “Rivière du Moyen-Orient”. Il a en outre affirmé que cela était possible si la population de Gaza était réinstallée dans d’autres pays.
Que le projet de Trump se concrétise ou non, il est indéniable que ses propos ont donné libre cours aux “faucons” du cabinet de Nétanyahou, qui se sont sentis légitimes pour dire publiquement ce qu’ils comptent réellement faire aux Palestiniens. En d’autres termes, si le leader de la principale puissance impérialiste parle ouvertement d’un projet de nettoyage ethnique, pourquoi les sionistes qui sont sur le terrain ne le feraient-ils pas ?
C’est le cas du ministre des Finances, Bezalel Smotrich, qui a profité des propos du président américain pour publier un communiqué dans lequel il a déclaré que « quiconque commettra le plus terrible massacre sur notre terre se rendra compte qu’il a perdu la sienne pour toujours. Enfin, avec l’aide de Dieu, nous allons maintenant agir pour enterrer l’idée dangereuse d’un État palestinien ».
Le pire dans cette affaire, c’est que ce communiqué s’est traduit par des actions concrètes. Comme nous l’avons signalé dans un autre article (voir Gaza: Israel intensifica la masacre y avanza en sus planes de limpieza étnica), depuis mai, Israël a lancé “l’opération Chars de Gédéon”, qui s’inscrit dans le plan “Phase 3 : la capture totale de Gaza”. Cette offensive vise à assurer le contrôle et l’occupation coloniale de vastes parties de la bande de Gaza.
À cette fin, les autorités militaires sionistes ont ordonné le déplacement forcé de centaines de milliers de Palestiniens vers le sud du territoire et, depuis lors, parlent avec plus de fermeté de permettre “l’émigration volontaire” de ceux qui souhaitent quitter Gaza.
Ces mots, dans la bouche d’un sioniste fasciste, ne peuvent signifier qu’une seule chose : ils vont transformer la vie quotidienne des Palestiniens en un enfer afin qu’ils “choisissent librement” de quitter les camps de concentration.
Gaza : de guetto à camp de concentration
Il y a vingt-deux mois, juste avant qu’Israël ne lance son invasion militaire, la bande de Gaza était qualifiée de ghetto du XXIe siècle. À juste titre, elle était considérée comme la plus grande prison à ciel ouvert du monde, et les conditions de surpeuplement dans lesquelles étaient contraints de vivre plus de deux millions de Gazaouis étaient dénoncées.
Comparée à la situation actuelle, les choses sont bien pires, car l’enclave est devenue un véritable enfer sur terre.
Au moment où nous écrivons cet article, le nombre de Gazaouis tués par les forces d’occupation est d’environ 56 000. Mais de nombreux analystes estiment que ces chiffres officiels sont insuffisants. En janvier dernier, le Bureau central palestinien des statistiques a publié un rapport estimant que la population de Gaza avait diminué de 6% au cours des quinze premiers mois de l’attaque israélienne.
Cela signifie que 200 000 Palestiniens sont morts ou ont fui le territoire et que la population a diminué à un rythme de 1% toutes les dix semaines, un chiffre qui illustre la brutalité avec laquelle agissent les forces d’occupation sionistes (voir La población de Gaza ha descendido al menos un 6% en 15 meses de genocidio).
En outre, on estime que 60% des bâtiments ont été détruits, ce pourcentage atteignant 70% dans le nord du territoire et 74% dans la ville de Gaza. La destruction des infrastructures a été particulièrement intense au cours des premiers mois, en raison de la “doctrine de la victoire” employée par l’armée israélienne, qui consiste à utiliser la puissance de feu de l’armée de l’air sioniste pour détruire un grand nombre d’objectifs en un minimum de temps, afin de devancer la réaction de la communauté internationale.
Au cours des derniers mois, le plan de nettoyage ethnique et de génocide s’est sophistiqué. Par exemple, depuis le 27 mai, les forces d’occupation sionistes ont commencé à mettre en place une nouvelle modalité pour la livraison de l’aide humanitaire très limitée autorisée à entrer dans la bande de Gaza. À cette fin, elles ont créé quatre “centres de distribution alimentaire”, qui sont désormais gérés par la “Fondation humanitaire pour Gaza” (GHF, selon son acronyme anglais).
Il ne faut pas être un grand organisateur pour savoir qu’il est impossible de distribuer de l’aide humanitaire à deux millions de personnes en quatre points. Comme on pouvait s’y attendre, ces centres se sont transformés en pièges à souris, où chaque jour, des centaines de milliers de Palestiniens sont contraints de faire d’énormes files d’attente pour obtenir de la nourriture, qui n’est pas toujours garantie.
Même les responsables de la GHF ont commencé à exprimer leur mécontentement face aux restrictions imposées par Israël. Au départ, ils avaient prévu d’installer vingt centres de distribution, mais l’armée sioniste ne leur permet pas d’étendre leurs activités. De plus, ils disposent de peu de provisions pour accomplir leur travail et, selon The Economist, ils ont distribué 42 millions de repas depuis le début de leur mission, soit moins d’un repas par jour pour chaque Palestinien (voir As all eyes are on Iran, the horror in Gaza persists).
De même, chaque jour, on signale la mort de dizaines de personnes qui font la queue pour recevoir de l’aide humanitaire. L’ONU a confirmé que plus de 600 Gazaouis ont été tués et 4 000 autres blessés depuis la mise en place de ce modèle “d’aide humanitaire “.
Cela confirme que le sionisme utilise la faim comme arme de guerre. La nourriture est “l’appât” qui attire leurs proies vers la file d’attente, où elles peuvent être abattues à tout moment par un soldat sioniste ou par les mercenaires états-uniens engagés pour gérer les centres. “Il faut choisir entre mourir en cherchant de la nourriture ou mourir de faim”, a déclaré Ahmed Masri, dont le fils a été blessé par balle à la jambe alors qu’il cherchait de la nourriture pour sa famille.
Mais la barbarie sioniste n’a pas de limites. En témoigne le projet du gouvernement Netanyahou de créer une “ville humanitaire” sur les ruines de Rafah, au sud de la bande de Gaza. La nouvelle a été annoncée par le ministre de la Défense, Israel Katz, lundi 7 juillet dernier.
En réalité, il s’agirait d’un campement improvisé où les forces d’occupation envisagent d’enfermer 600 000 Palestiniens, mais avec la perspective d’accueillir toute la population de Gaza (estimée à 2,1 millions de personnes).
Avant d’entrer, les Palestiniens devraient passer un contrôle de sécurité afin de vérifier qu’ils ne sont pas membres du Hamas. Enfin, ceux qui entreraient auraient deux options : a) rester enfermés sur place ou b) “émigrer volontairement” vers un autre pays.
En d’autres termes, il s’agirait d’un camp de concentration ! Évidemment, le gouvernement fasciste de Netanyahou tente de dissimuler cela en lui donnant le nom fantaisiste de “ville humanitaire”, mais les similitudes avec les camps de concentration nazis sautent aux yeux.
Le jour même où le ministre de la Défense a annoncé ce plan, Netanyahou a rencontré Trump à la Maison Blanche, où il a réaffirmé que les deux hommes continuaient à rechercher des pays tiers pour réinstaller la population gazaouie. “Je pense que le président Trump a une vision brillante. Cela s’appelle le libre choix. Si les gens veulent rester, ils peuvent rester, mais s’ils veulent partir, ils devraient pouvoir partir (…) Nous travaillons en étroite collaboration avec les États-Unis pour trouver des pays qui cherchent à concrétiser ce qu’ils ont toujours dit : qu’ils voulaient donner aux Palestiniens un avenir meilleur”, a déclaré le génocidaire.
Les sionistes espèrent commencer la construction du site pendant le cessez-le-feu de 60 jours, indiquant clairement qu’ils n’ont pas l’intention de quitter Gaza et, au contraire, ils expriment chaque jour plus ouvertement leur intention de coloniser ce territoire, ce qui nécessitera un nettoyage ethnique et un génocide.
Cela nous a rappelé “La Divine Comédie” (La Divina Comedia). Dans cette œuvre, à l’entrée de l’enfer, est accrochée une pancarte avec l’inscription “Lasciate ogni speranza, voi ch’intrate”, dont la traduction en français serait “Abandonnez tout espoir, vous qui entrez ici”. Nous ne savons pas si Netanyahou a lu l’œuvre classique de Dante Alighieri, mais il ne fait aucun doute que son projet de “ville humanitaire” ressemble beaucoup à l’enfer décrit par le précurseur de la Renaissance.
Les limites stratégiques du colonialisme sioniste et le bilan de la lutte pour la libération de la Palestine
À ce stade, nous aimerions revenir sur l’analyse d’Ilan Pappé. Cet historien soutient que le projet sioniste traverse une crise grave. En réalité, il estime qu’il est en voie d’effondrement à moyen ou long terme.
Outre la fracture de la société israélienne que nous avons détaillée dans la première partie, il affirme qu’Israël est devenu un État paria, dont l’isolement international est similaire à celui qu’a connu l’Afrique du Sud dans la dernière ligne droite de l’apartheid.
Comme si cela ne suffisait pas, la brutalité du génocide à Gaza a provoqué une rupture de la jeunesse juive à l’étranger avec le mouvement sioniste, ce qui était évident lors des manifestations dans les universités américaines, où l’on pouvait souvent voir des groupes de Juifs contre le génocide.
Il ajoute que le pays traverse une crise économique, fortement affectée par les conflits militaires récurrents. Au dernier trimestre 2023, par exemple, l’économie a chuté de 20% et, pour aggraver la situation, plus d’un demi-million de personnes ont quitté le pays depuis le début de l’offensive contre Gaza, pour la plupart des sionistes libéraux mécontents de la progression des partis d’extrême droite.
En d’autres termes, Israël dispose d’un “hard power” important, mais manque de “soft power”. Il est donc très difficile de construire une hégémonie qui légitime un projet d’État-nation. Même si Israël dispose d’un arsenal militaire considérable, il est entouré de millions d’Arabes qui n’accepteront pas docilement ses ordres. Il n’a même pas réussi à soumettre les Palestiniens après près de quatre-vingts ans d’occupation coloniale !
D’autre part, le sionisme aura du mal à normaliser ses relations internationales sous la logique expansionniste du “Grand Israël” ou de “l’État de Judée”, car pratiquement tous ses voisins sont des territoires potentiels à coloniser. Un fait qui passe souvent inaperçu est qu’Israël n’a pas de Constitution, en raison de son refus de s’imposer des frontières qui limiteraient son expansion coloniale, comme c’est actuellement le cas à Gaza et en Cisjordanie (voir ¿Por qué Israel no tiene constitución?).
En contrepoint de l’usure sioniste, Pappé souligne des éléments qui, stratégiquement, peuvent renforcer la lutte palestinienne. Il identifie par exemple un regain d’énergie parmi les jeunes générations de Gaza et de Cisjordanie, qui semblent comprendre que la (fausse) “solution” à deux États est totalement irréalisable et sont donc plus enclines à lutter pour une Palestine unique.
Tout cela ne doit pas être interprété de manière simpliste. La crise stratégique du sionisme le rend plus agressif pour éviter son déclin. Le virage fasciste du gouvernement actuel et le génocide à Gaza en sont la preuve.
À cela, il faut ajouter que la relance de la lutte contre l’occupation sioniste nécessite un règlement de comptes avec les traîtres internes, à commencer par l’OLP et l’Autorité nationale palestinienne, qui ont été les artisans des accords d’Oslo et ont conduit la résistance palestinienne dans une impasse.
De plus, il faut relever le défi de dépasser les directions fondamentalistes bourgeoises qui, bien qu’elles fassent partie de la lutte pour la libération palestinienne (ce qui explique le soutien de masse dont bénéficie le Hamas à Gaza), n’ont pas pour objectif de développer l’émancipation des exploités et des opprimés.
Nous sommes d’accord avec Pappé sur la nécessité de rompre avec le discours des processus de “paix”, une terminologie qui convient aux initiatives lancées par Israël et les États-Unis depuis 1948 jusqu’à aujourd’hui. Cela donne l’impression d’un conflit entre “égaux”, occultant la différence profonde qui existe entre un État colonial et oppresseur comme Israël et un peuple opprimé qui lutte pour son droit légitime à l’autodétermination, comme c’est le cas des Palestiniens.
Au contraire, il est nécessaire de réorienter la résistance sur la voie de la décolonisation, en établissant d’emblée qu’il existe une occupation coloniale de la Palestine historique par le sionisme, face à laquelle il est tout à fait légitime et nécessaire de mener une guerre civile. Aucune lutte pour la décolonisation n’a été pacifique. L’indépendance d’Haïti au début du XIXe siècle ou de l’Algérie au milieu du XXe siècle en témoignent.
De plus, la lutte pour l’émancipation du peuple palestinien a un caractère internationaliste et anti-impérialiste. Israël n’existerait pas sans le soutien de l’impérialisme traditionnel (outre le soutien de l’URSS stalinienne pour sa fondation, l’une de ses plus grandes trahisons).
Mais il ne suffit pas de penser à la lutte contre le sionisme uniquement en termes de décolonisation. Il faut également lui donner un contenu anticapitaliste et socialiste, qui vise à refonder la Palestine sur de nouvelles bases sociales permettant l’autodétermination nationale et l’émancipation sociale.
Israël est un État colonial, suprémaciste et génocidaire. Il ne peut être réformé; il doit – et mérite – d’être détruit. La solution des “deux États” est une utopie réactionnaire. La libération du peuple palestinien est l’une des grandes tâches pour l’émancipation de l’humanité au XXIe siècle. Mais elle ne pourra être accomplie par aucune faction islamique ou bourgeoise. La Palestine sera unique, laïque, démocratique et socialiste, ou elle ne sera pas.

