
La France Insoumise : « Extrême gauche » ? « Gauche de rupture » ?
Dans le cadre des dernières élections municipales, le ministère de l’Intérieur a proposé un classement des listes pour orienter les électeur·ices. L’attribution des « nuances de listes » a classé les candidatures entre extrême droite, droite, centre, gauche ou extrême gauche. Dans une situation politique que nous avons déjà qualifiée de réactionnaire, où les discours d’extrême droite se propagent, notamment après la mort d’un militant neo-nazi à Lyon que les médias font passer comme un martyr de la violence de l’extrême gauche et de l’anti-fascisme, le classement 2026 a fait parler. C’est dans ce contexte que le ministère de l’Intérieur a placé La France Insoumise à l’extrême gauche.
LFI a contesté elle-même ce classement en déposant des recours au Conseil d’État. Selon l’interlocuteur, les insoumis·es souhaitent ou non être encarté·es comme un parti d’extrême gauche. En fonction de la situation, iels font appel à la notion d’anticapitalisme et parfois non. Pendant les élections, iels n’ont pas voulu être classifié·es comme faisant partie des « extrêmes ». La réponse du Conseil d’État a été le rejet du recours. De cette manière, le classement de LFI à l’extrême gauche pour les élections en 2026 a été acté.
Une première question s’impose d’un point de vue révolutionnaire : qui définit ce qu’est l’extrême gauche ? Et deuxièmement : est-ce que c’est le ministère de l’Intérieur ou le Conseil d’État qui définit ce qu’est l’extrême gauche ?
Le critère indispensable pour l’analyse de ce qui constitue une organisation d’extrême gauche est celui de l’indépendance de classe. Pour considérer si une organisation est d’extrême gauche, elle doit affirmer son indépendance de classe et le faire par le refus de toute alliance avec la classe dominante, ses organisations et ses représentants. Cela est valable quand on considère, de façon marxiste, qu’il y a deux classes en lutte : la bourgeoisie et le prolétariat.
Nous constatons que le débat politique et médiatique est actuellement trop orienté à droite. Le tournant à droite légitime non seulement l’existence de l’extrême droite mais également force certaines conclusions, comme le fait de considérer de simples positions de gauche comme des propos extrêmes. Cela ne veut pas dire qu’un programme réformiste devient mécaniquement révolutionnaire. La peur de l’extrême droite ne peut pas être la seule boussole de l’orientation politique dans la période.
Une telle perspective est susceptible de nous faire tomber dans le piège du possibilisme. Au fur et à mesure que nous ne voyons pas de victoires se concrétiser et que nous constatons des reculs de nos conditions de vie en tant que membres de la classe opprimée, nous commençons à penser qu’il n’est pas possible d’aller à l’offensive et que nous pouvons seulement nous contenter de la logique du moindre mal. Cette perspective perd de vue le revers de la médaille des attaques réactionnaires de la période que constituent les énormes résistances dans la lutte des classes au niveau international.
Nous ne sommes pas sectaires : nous comprenons les conditions de possibilité et les expériences concrètes qui amènent les personnes à ce type de conclusions. Nous discutons aussi de façon quotidienne avec des personnes par en bas qui regardent avec sympathie ou militent ponctuellement des campagnes électorales de LFI, et même qui votent ou ont voté pour elles lors des municipales. Mais de façon persistante, nous affirmons quelque chose de différent : le possibilisme et la logique du moindre mal ne peuvent pas démontrer que les réformistes arrivent à faire tomber le capitalisme ou à faire reculer l’extrême droite de façon pérenne.
La définition proposée par La France Insoumise est de se concevoir comme une gauche de rupture. De quelle rupture parlent-iels ? Leur projet de 6ème République ne propose à aucun moment une rupture avec le capitalisme, ni avec l’impérialisme français. La réflexion sur le manque de rupture est constatée aussi par d’autres analystes. Frustration Mag a sorti cette semaine un article sur le sujet. L’article de Rob Grams soulève des questions intéressantes sur certains aspects de la réflexion. Nous sommes d’accord avec un élément qui est affirmé par l’auteur : il y a un abandon de la notion de classe dans le sujet qui porte le développement de l’Histoire dans la conception actuelle de La France Insoumise. Leur conception du « peuple » répond à la logique principalement électorale et c’est une logique où les frontières de classe s’effacent.
Un autre élément qui pose question et qui soulève la limite sur le caractère potentiellement révolutionnaire de LFI est le suivant : leur nationalisme. Dans le contexte de marche à la guerre actuelle, les positions nationalistes pavent la voie au soutien du carnage de la guerre entre des puissances impérialistes sous prétexte de défense nationale. La France n’est pas une nation opprimée. Son réarmement, qu’il soit démographique, comme l’a suggéré le propos machiste de Macron, ou qu’il soit matériel, annonce seulement des possibilités destructrices pour la population française et l’ensemble de la planète. Cette marche à la guerre française est dangereuse pour les nations opprimées qui risquent de subir, dans le XXIe siècle, les prétentions impérialistes de la France.
Leçons historiques sur le réformisme
Le débat sur le réformisme en Europe n’est pas nouveau. Rosa Luxemburg s’est déjà battue contre les orientations réformistes de son parti, le Parti Socialiste Allemand au début du XXème siècle. Les divers partis socialistes européens actuels ont adopté les conceptions de Kautsky sur la possibilité d’arriver à démanteler le capitalisme par des réformes. Ils démontrent depuis plus de 100 ans que leur réformisme se contente de moins en moins de réformes et qu’ils constituent un frein à la révolution et à la possibilité d’une société libre d’oppressions.
La France Insoumise essaie de dire que c’est seulement le « méchant PS » le parti qui trahit, qui est adapté aux institutions et qui renonce au projet révolutionnaire et au renversement du système. Cependant, LFI est la première à venir au secours du PS et à proposer la réanimation de son cadavre. La France Insoumise a proposé la création de la NUPES, ensuite du Nouveau Front Populaire, pour permettre aux socialistes de reconstruire une réputation déjà perdue, constatée par leur 1% aux élections présidentielles 2022. Ce n’est pas vrai qu’il existe seulement le « méchant PS » et que LFI représente la seule façon de vaincre l’extrême droite. Le projet de La France Insoumise, malgré la confiance de beaucoup de personnes avec des espoirs honnêtes, est la construction de la 6ème République et le renforcement de la France comme puissance impérialiste.
Il n’y a pas d’expériences historiques qui peuvent démontrer que la voie réformiste nous amène à vivre mieux ou même conduire à la défaite véritable de l’extrême droite. Pour cela, nous n’avons pas besoin d’aller chercher d’exemples du siècle précédent. Même dans la période récente, d’autres expériences en Europe nous ont montré l’impossibilité de cette stratégie. L’expérience de la trahison de Syriza en Grèce et de la faillite de Podemos en Espagne nous démontrent l’immense risque d’échec d’une confiance placée dans les voies parlementaires et institutionnelles.
La tâche de la période : affirmer et construire une véritable extrême gauche révolutionnaire
A l’échelle régionale, les camarades du NPA-l’Anticapitaliste ont déjà fait l’expérience de soutenir tant le réformisme en Grèce que le réformisme en Espagne, par leurs sections internationales. Le bilan en Grèce est catastrophique en termes de recul des conditions de vie. En Espagne, la tactique de s’effondrer à l’intérieur de Podemos n’a pas impliqué la construction de perspectives révolutionnaires pour la classe ouvrière espagnole. Au contraire, beaucoup de personnes qui se sont mobilisées dans les manifestations massives à la Puerta del Sol et à la Place Sýntagma peuvent témoigner de leur démoralisation actuelle.
Depuis des années en France, les camarades du NPA-l’Anticapitaliste ont essayé d’imposer au sein de leur parti ce type d’orientation. Leur obstination pour une stratégie qui s’est déjà traduite par un échec dans des pays voisins les a amené à la liquidation de leur parti. Le NPA a ensuite éclaté en plusieurs morceaux et contribue actuellement à la fragmentation de notre camp social, rendant plus difficile la riposte que nous pouvons et devons proposer. Actuellement, le rôle de suivisme du NPA-A de LFI le pose dans une situation d’effacement du paysage politique.
Dans l’extrême gauche française, il existe aussi Lutte Ouvrière. Nous considérons que les votes [1] pour cette organisation témoignent de la volonté d’un secteur de la population de voter pour des listes d’indépendance de classe. A notre avis, LO présente des limites quand il faut s’adresser aux forces dynamiques de la classe ouvrière. Ces limites correspondent à des conceptions qu’iels ont sur le développement des luttes, avec des notions qui sont souvent nommées comme class first. Cette conception empêche de concevoir des luttes autres que la lutte qu’iels imaginent comme « ouvrière » comme nécessaire dans la période ou même pour l’organisation de la classe ouvrière.
Il existe un espace pour construire une véritable alternative d’extrême gauche. Il s’agit d’un espace qui fut occupé par le NPA mais qui est vide actuellement. Nous avons l’opportunité de nous adresser aux personnes qui veulent lutter pour la fin du capitalisme et la perspective révolutionnaire. Nous avons la responsabilité de ne pas laisser tomber notre classe dans les pièges du réformisme et du possibilisme. Non seulement parce que l’expérience historique avec le réformisme a déjà été faite mais parce que les conditions de vie se dégradent et la crise du capitalisme propose de moins en moins une autre perspective que la guerre. Avec une perspective d’indépendance de classe et un internationalisme vivant, nous militons pour être à l’hauteur des défis de la période et pouvoir, dans une ère de crises et guerres construire la révolution dans le XXI siècle, tout en affirmant et construisant une extrême gauche révolutionnaire.
[1] Comme également chaque vote pour des listes d’indépendance de classe (RP, PT, NPA-R).

