
Alors que le monde n’avait d’yeux que pour les élections aux États-Unis et au Brésil, alors qu’il ne semblait rien y avoir à l’horizon susceptible de détourner l’agenda politique international de l’extrême droite, telle un coup de tonnerre dans un ciel serein, soudainement et de manière inattendue, la révolte internationale de la jeunesse s’est imposée au premier plan.
Diverses mobilisations étudiantes étaient déjà en cours dans de nombreux pays. Le mécontentement était visible, mais il s’exprimait de manière partielle, autour de problèmes ponctuels : les mesures d’austérité dans l’éducation en Argentine, la corruption en Serbie, le système de privilèges et le manque d’opportunités au Népal, la hausse des prix en France. Tout semblait partiel, rien ne semblait concerner les intérêts de millions d’autres personnes dans d’autres pays.
Pendant ce temps, le trumpisme, l’extrême droite et leurs gouvernements complices avaient un programme commun bien défini : la fragmentation du monde en zones d’influence, la division ethnique et raciale, la remise en cause des droits acquis afin de renforcer les appareils répressifs et les armées. Alors que les courants politiques traditionnels tentaient de promettre un monde qui touchait à sa fin – celui des promesses du Consensus de Washington ou du progressisme d’il y a vingt ans –, l’extrême droite commençait à proposer un « avenir » dominé par le militarisme, l’autoritarisme, l’ethno-nationalisme, l’exploitation effrénée et la montée du fondamentalisme obscurantiste. Leur horrible programme commun dessinait un horizon dystopique vers lequel se dirigeait le capitalisme du XXIe siècle.
Il est évident que l’immense majorité ne veut pas de cet avenir, et ne pourrait l’accepter que par résignation face à un monde qui l’écrase, et par peur. La révolte de la jeunesse vient d’instaurer un programme alternatif, vient de donner un visage commun à l’opposition à l’extrême droite, et a remis sur le tapis la défense du droit à l’éducation, la lutte contre le militarisme et l’autoritarisme, ainsi que le droit au logement. Ce sont là des préoccupations profondément ressenties par des millions de personnes, mais qui n’étaient pas intégrées à un débat politique international qui semblait dominé par l’extrême droite en général, et par Trump en particulier. Aujourd’hui, une situation de polarisation extrême s’accentue.
Une révolte internationale
La fragmentation de l’action et des revendications s’est désormais transformée en une vague impressionnante de mobilisations simultanées, radicalisées et généralisées. Ce à quoi nous assistons n’est pas une succession de révoltes locales avec des revendications locales. Il ne s’agit pas seulement d’une somme de mobilisations qui se suffisent à elles-mêmes, qui s’opposent à un gouvernement avec une revendication nationale particulière. Ce à quoi nous assistons, c’est une révolte internationale avec un certain programme commun.
Si la France se mobilisait seule pour le budget de l’éducation, la Serbie contre le gouvernement et le Brésil contre l’extrême droite, chacun de son côté, aucun de ces mouvements ne suffirait à modifier la situation internationale. Mais ce n’est pas ce qui se passe : une génération a porté son programme commun dans les rues de nombreux pays, et ils sont de plus en plus nombreux à rejoindre cette vague de révoltes.
La Génération Z devient ainsi le principal contrepoids à l’extrême droite ; dans un monde ultra-polarisé, elle incarne le visage opposé à celui des Trump, Le Pen, Bolsonaro et Milei.
La scène politique reste dominée par l’extrême droite, et son offensive ainsi que son programme restent extrêmement dangereux. Et c’est précisément le fait d’être un mouvement véritablement international qui permet aux mobilisés de tant de pays d’imposer un revirement de la situation internationale. Elles n’ont pas seulement apporté une immense nouveauté à la situation politique en France, au Brésil, en Espagne ou en Serbie : les vives protestations de la jeunesse viennent d’imposer un revirement de la situation internationale.
On ne parle plus uniquement du programme de l’extrême droite, on parle aussi des revendications de millions de personnes mobilisées. Sans remettre en cause la domination actuelle de la droite, la révolte a sans aucun doute mis en avant un programme alternatif international, renforçant ainsi la polarisation extrême.
Aujourd’hui, le centre des mobilisations se trouve en France. Là-bas, une manifestation dans un lycée fin septembre a donné lieu à une violente riposte répressive qui a servi de mèche pour mettre le feu aux poudres. Les lycéen·nes se sont placé·es à la tête de plus de deux mille blocus et des mobilisations les plus massives que la France ait connues depuis longtemps. Avec les journées du samedi 17 octobre et du dimanche 18, la mobilisation s’est définitivement internationalisée grâce aux manifestations radicalisées qui ont eu lieu dans toute l’Europe.
Certain·es commencent même à parler d’un « Printemps européen », comparant la situation au Printemps arabe de 2011, qui avait débuté en Tunisie avant de s’étendre à toute la région. Le fait que des manifestations de grande ampleur aient eu lieu en France, en Espagne, au Portugal, en Belgique, en Grèce, en Italie, en Allemagne, en Albanie et en Serbie semble justement le confirmer. Mais certaines des manifestations les plus massives et les plus marquantes ont dépassé les frontières de l’Europe, notamment celles de l’avenue Paulista et celle des « cafards » en Inde.
Pour devenir le nouveau visage visible de notre monde, la nouvelle génération a dû recourir à des méthodes de protestation de plus en plus radicales. Les marches habituelles organisées par les réformistes et les progressistes ont été submergées. Les gouvernements réactionnaires et l’extrême droite campent sur leurs positions, sans faire de concessions, et durcissent la répression. La situation internationale n’a pas basculé mécaniquement vers la gauche, elle s’est au contraire polarisée encore davantage.
Une polarisation internationale croissante
Contrairement à d’autres moments de révolte et de mobilisations de masse, les gouvernements ne se sont pas montrés le moins du monde disposés à céder. Et l’extrême droite attise les tensions par des diffamations et des fausses informations racistes. Alors que la révolte des jeunes tente de changer le cours des choses, ils restent fermes dans la défense des conditions qui l’ont provoquée : le virage vers la guerre, le désengagement financier de l’éducation, le démantèlement des vestiges de l’État-providence, la répression, etc. Macron impose la répression, le couvre-feu et arrête des milliers de personnes. Trump accuse l’immigration et les musulman·es. La droite espagnole se prépare à gouverner en niant le droit au logement.
Cette vague de révoltes présente une particularité : elle coïncide avec des élections imminentes qui, pour l’instant, semblent devoir donner la victoire à la droite et à l’extrême droite, à l’exception très notable de Trump aux États-Unis. En France, Le Pen est en tête des sondages, tout comme le Parti populaire (Partido Popular, ou PP, principal parti de droite conservatrice et démocrate-chrétienne) en Espagne. Ils ne disposent pas de majorités écrasantes et absolues, mais constituent au moins de solides premières minorités.
Cependant, les millions de jeunes mobilisé·es peuvent susciter l’espoir chez des dizaines de millions, voire des centaines de millions de personnes qui iront voter. Ils peuvent même servir de signal d’alarme pour beaucoup de personnes résignées ou indifférentes face aux dangers que représente l’extrême droite.
C’est précisément ce qui semble se passer au Brésil : les manifestations de masse ont semé des obstacles sur la voie menant à la présidence de Flávio Bolsonaro. Jusqu’alors, la déception vis-à-vis du gouvernement luliste lui avait ouvert la voie. C’est la raison pour laquelle, au moment de la rédaction de cette déclaration, les résultats au Brésil sont plus incertains que jamais.
Il est évident que l’ère des centres politiques touche à sa fin, si elle n’est pas déjà révolue. Le « centre-droit », à l’image de celui de Macron, reprend à son compte le programme de l’extrême droite, criminalise la contestation et lui ouvre la voie. Il nie que les excès d’un capitalisme féroce engendrent la révolte, et sa seule réponse est la répression.
Ainsi, le centre politique s’affaiblit de plus en plus. Leurs promesses d’un retour à un passé récent de prétendu bien-être ne sont crédibles pour personne. Si les centres finissent par remporter les élections, c’est souvent davantage par rejet de l’extrême droite que parce qu’ils suscitent la conviction de millions de personnes. Des exemples évidents pourraient être une majorité démocrate aux États-Unis ou une victoire de Lula au Brésil. Mais qu’elle remporte ou perde une élection, l’extrême droite est là pour rester, car les gouvernements de la « modération » capitaliste n’apportent aucun changement, bien au contraire. Ils sont souvent les moteurs des ajustements et des contre-réformes. C’est ce qui explique que le trumpisme et le bolsonarisme restent capables de se disputer le pouvoir après les désastres du Covid et les tentatives de coup d’État.
La révolte des jeunes peut constituer un frein à cela, un visage de l’opposition à la réaction qui suscite véritablement l’enthousiasme, qui fait naître l’espoir d’un avenir différent des promesses de guerre et de racisme croissants. La soi-disant « modération », les centres politiques, démontrent de plus en plus qu’ils ne constituent pas un pôle alternatif à la domination de l’extrême droite. La plupart du temps, ils en sont les complices. La révolte des jeunes peut devenir l’événement historique qui marquera le début d’un véritable pôle alternatif.
Le monde social dans lequel nous vivons semble de plus en plus en décalage avec les résultats électoraux. Dans un monde de plus en plus interconnecté sur le plan culturel, l’extrême droite promet le particularisme et le nationalisme xénophobe ; dans un monde où les droits des femmes et des personnes LGBTI occupent une place de plus en plus acquise et acceptée, l’extrême droite promet de leur arracher leur droit à l’indépendance et à l’existence. Les « centres » promettent un présent éternel de précarisation de la vie, de résignation face au « possible », sans espoir d’avenir. Des millions de personnes ont dû descendre dans la rue et dépasser les limites que les régimes politiques voulaient leur imposer pour faire valoir leurs aspirations et leurs besoins.
L’unité avec la classe ouvrière pour une issue anticapitaliste
Le programme proposé par la révolte des jeunes se heurte de plein fouet au capitalisme du XXIe siècle. Il ne s’agit pas d’une proposition vide de sens ni abstraite, mais d’une réalité urgente et pressante. Le capitalisme du XXIe siècle, c’est Macron qui met l’État et la société au service d’une future guerre. Le capitalisme du XXIe siècle, c’est la spéculation immobilière qui rend le logement de plus en plus inaccessible aux nouvelles générations. Le capitalisme du XXIe siècle, ce sont les promesses de travailler plus et dans de pires conditions, et de vivre moins bien que nos parents et bien moins bien que nos grands-parents. Le capitalisme du XXIe siècle, ce sont les millions de réfugié·es et la montée du racisme. Le capitalisme du XXIe siècle, c’est la concurrence féroce pour l’hégémonie entre les États-Unis et la Chine, et la promesse d’une future conflagration.
Les aspirations de la jeunesse, qui réclame l’éducation, un logement et un avenir digne, sont en totale contradiction avec les projets d’avenir de Trump, Macron, Le Pen ou Bolsonaro. C’est le monde du profit des riches qui nous a menés là où nous en sommes. C’est à ce monde qu’il faut mettre un terme. Et pour cela, il faut mettre les richesses de la société à leur service, et la seule façon d’y parvenir est l’unité des nouvelles générations en lutte et de la classe ouvrière.
Une partie de la classe ouvrière participe aux manifestations par le biais de ses organisations et de ses revendications ; une autre partie est issue de la jeunesse universitaire et lycéenne et fait partie de la révolte du mouvement étudiant ; une autre encore est paralysée par les promesses non tenues des directions syndicales et réformistes ; une autre enfin vote passivement et avec résignation pour la droite. Alors que les classes moyennes aisées de nombreux pays se sont déplacées en bloc vers la droite et se sont radicalisées, les masses travailleuses sont aujourd’hui politiquement divisées et ne disposent pas d’une expression politique propre à défendre leurs propres intérêts.
La révolte de la jeunesse peut marquer le début de la réorganisation politique de la classe ouvrière, en plaçant ses intérêts au premier plan. La révolte en a besoin pour pouvoir s’étendre à l’ensemble de la société, pour commencer à envisager de devenir une alternative au pouvoir. La classe ouvrière en a besoin pour sortir de la passivité imposée par ses directions traditionnelles.
La révolte et la rébellion doivent construire une organisation politique anticapitaliste pour devenir une révolution. De notre côté, c’est à cette immense tâche que nous essayons de contribuer depuis le Courant international Socialisme ou Barbarie. À Paris, nous avons pris l’initiative de l’unification du mouvement universitaire avec celui des lycéen·nes, en radicalisant les méthodes de lutte avec l’occupation de Paris 8. Au Brésil, nous avons participé à la direction d’actions indépendantes contre Bolsonaro. En Argentine, nous mettons sur pied la principale organisation de jeunesse de gauche révolutionnaire du pays, ¡Ya Basta!
La révolte de la jeunesse doit mettre en place des organisations militantes, relier son mouvement à la classe ouvrière, proposer un programme anticapitaliste alternatif face au monde de l’exploitation au travail, aux attaques contre les droits démocratiques, à la guerre et au génocide. Cela ne peut se faire que de manière consciente. Nous ne pouvons pas attendre que l’Histoire nous donne raison. L’Histoire, en soi, ne fait rien. C’est à nous de la faire.
Vive la révolte internationale de la Génération Z ! Pour l’unité de sa lutte avec la classe ouvrière de tous les pays. Le capitalisme, c’est fini : vive l’anticapitalisme !

