Sur le caractère de la guerre en Ukraine

Analyse de Roberto Saenz, dirigeant du courant international Socialisme ou Barbarie, sur la guerre en Ukraine.

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Roberto Saenz

Article originalement paru dans Izquierda Web, le 6 mars 2022. Illustration : «La Grande Tour de Kiev» (1924), Wassily Kandinsky.

 

Peu d’événements de ces dernières années ont constitué un casse-tête analytique et politique aussi complexe que la guerre actuelle en Ukraine. Sa complexité est provoquée non seulement par l’originalité du phénomène, mais parce que le conflit a de multiples aspects et oblige à mettre en question plusieurs définitions qui n’avaient pas été vérifiées auparavant.[1]

 

1) Deux conflits en un

La première définition pour comprendre le conflit ukrainien est la suivante : il s’agit de deux conflits superposés. D’une part, il est clair que nous assistons à une invasion de l’Ukraine par Poutine, ce qui constitue une attaque contre le droit à l’autodétermination nationale. Nous avons tous écouté les discours de Poutine qui dessinent un scénario ou l’Ukraine indépendante n’a pas de droit à l’existence. Pour justifier son invasion, il affirme que “le pays des petits russes” serait une invention de Lénine.

De ce point de vue, et malgré les immenses contradictions qui existent, la résistance ukrainienne mène une guerre juste contre son envahisseur. Une résistance que nous devons défendre sans donner le moindre soutien politique à sa direction pro-capitaliste et pro-impérialiste traditionnelle (la demande d’entrée de l’Ukraine à l’UE et à l’OTAN est le programme de Zelensky.)

Cependant, et en deuxième lieu, nous ne pouvons pas négliger que le conflit ukrainien est surdéterminé en grande mesure par un autre conflit majeur entre des puissances impérialistes. Aucun des grands acteurs géopolitiques (Poutine, Biden, l’OTAN) ne joue sur le terrain ukrainien en fonction de la défense du droit à l’autodétermination des masses populaires ukrainiennes, mais en fonction de la dispute pour des aires d’influence géopolitiques qui se joue en ce moment en Ukraine. La logique de la relation géopolitique  entre Etats se joue en toute extériorité des intérêts des populations.

En réalité, la nouveauté radicale de ce conflit se trouve dans ce deuxième point. Il ne s’agit pas d’un conflit où les puissances règlent leurs problèmes d’influence via des troisièmes acteurs, mais d’une situation inédite depuis la fin de la “Guerre Froide Est-Ouest”, avec la possibilité d’une confrontation militaire entre puissances impérialistes. Une confrontation militaire qui n’a pas encore éclatée (Biden et l’OTAN prennent des précautions à cause des potentielles conséquences dévastatrices) mais qui montre déjà les caractéristiques d’un conflit inter-impérialiste. Cela s’explique via les sanctions économiques et politiques à la Russie et par le déplacement des troupes vers les pays de l’OTAN de l’est européen ainsi que par l’approvisionnement militaire à l’Ukraine depuis Occident (sans précédent quand il s’agit des pays confrontés à la Russie).

Nous avons ici quelque chose de paradoxal. D’une part, le scénario de guerre lié à l’invasion en Ukraine et à la résistance de celle-ci contre l’envahisseur russe. Une défense progressive, comme nous l’avons souligné auparavant, au-delà des contradictions qui caractérisent effectivement l’Ukraine. Par exemple, l’autonomie que le Donbass, région russophone, devrait avoir à l’intérieur de l’Ukraine, mais qui lui a été refusée.

Cependant, et sans minimiser l’importance de ce combat contre l’envahisseur russe, la nouveauté radicale de la conjoncture est que la possibilité d’un conflit inter-impérialiste est au centre de la scène, ce qui n’arrive pas depuis des décennies.[2] Un conflit qui pourrait même mener à une confrontation nucléaire !

Ce dernier est un conflit potentiellement encore plus dangereux parce qu’il n’y a pas de règles claires à la différence de la “confrontation programmée” entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique après la Seconde Guerre mondiale. Il se trouve que les Conférences internationales des Alliés (Roosevelt, Staline et Churchill) à Yalta et Potsdam ont réparti d’une façon contre-révolutionnaire le monde dans plusieurs régions d’influence respectées par tous les acteurs. On sait que Churchill s’est présenté devant Staline en 1944 avec un manuscrit pour se répartir l’Est européen en plusieurs minutes.

La plupart des événements qui se sont produits après ont poursuivi cette répartition. C’est pour cela que les partis communistes ont trahi ouvertement les processus révolutionnaires et les révolutions déclarées en Italie, en Grèce ou encore en France. De même, les Etats-Unis et l’OTAN n’ont pas bougé un doigt lors des invasions russes pour réprimer les révolutions anti-bureaucratiques.

Cependant, la nouveauté radicale du conflit en Ukraine consiste précisément dans le fait que  les règles du conflit ne sont pas encore définies. L’invasion de Poutine montre, au contraire, sa volonté de frapper un grand coup sur la table pour renverser un certain “ordre international” et notamment européen. Un ordre dessiné lors de la chute du mur de Berlin qui ne bénéficie pas à la Russie évidemment.

2) Un conflit inter-impérialiste

Voyons d’abord les antécédents du conflit. Nous pouvons dire qu’il y a deux éléments dominants. D’un côté, la pression exercée par les Etats-Unis et l’OTAN sur l’Est européen. Avec la chute du mur de Berlin et l’implosion de l’URSS, George Bush père et Gorbatchev ont accordé que, sauf l’Allemagne unifiée, aucun autre pays de l’ex “Rideau de fer” n’allait pas se joindre à l’OTAN. Cependant, les années sont passées et pratiquement tous les pays qui ont intégré le Pacte de Varsovie auparavant se sont joints à l’OTAN. C’est le cas de la Pologne, l’Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, et encore les pays baltiques (Estonie, Lettonie et Lituanie), qui avaient été directement annexés par Staline à l’URSS durant la Seconde Guerre mondiale. Pour le moment, ni les pays de l’ex Yougoslavie ni l’Ukraine, la Georgie et la Biélorussie[3], n’intègrent l’OTAN, ni les pays asiatiques qui ont fait partie de l’URSS auparavant (Kazakhstan, Kirghizstan, Azerbaijan, etc.)

Il s’agit ici de différencier deux types de pays. Le premier lié aux pays de l’ex Pacte de Varsovie qui sont passés à la sphère soviétique après la Seconde Guerre mondiale sans intégrer l’URSS. Le deuxième groupe des pays aujourd’hui « indépendants » qui intégrait l’URSS et qui faisaient partie directement de l’empire de Tsars : “une prison des peuples” selon la définition de Lénine qui ont été emprisonnés de nouveau sous Staline.

Il est évident que la tentative occidentale pour ajouter à l’OTAN les pays « indépendants » qui ont fait partie directement de l’URSS ne pouvait représenter qu’une “provocation” selon l’optique de Poutine, qui souhaite mettre en place un projet pour que la Russie redevienne une puissance mondiale.

A la tentative occidentale s’oppose une contre-tendance de la part de la Russie, ce qui provoque le choc d’intérêts que nous observons actuellement. En effet, Poutine cherche à s’installer dans la scène géopolitique internationale, avec la logique d’un empire en ascension sur des bases militaires et territoriales et sur la base d’un récit nationaliste (national-imperialiste) pour rétablir la “Grande Mere Russie”.

Il s’agit d’une tendance opposée à la dynamique de l’OTAN : faire que l’Ukraine, la Géorgie, la Biélorussie et d’autres pays de l’ancienne sphère d’influence de la Russie tsariste ou staliniste, reviennent à la sphère d’influence de la Russie de Poutine en tant que pays vassaux. Cela inclut les menaces contre la Suède et la Finlande pour que ces pays abandonnent leur neutralité.

D’autre part, un cadre euro-asiatique limité ne suffit pas pour comprendre cet aspect du conflit ukrainien. Parce que les enjeux de la situation renvoient à une crise hégémonique internationale dramatique, l’un des facteurs caractéristiques du capitalisme au XXI siècle. Il se trouve que parmi les problèmes originels du nouveau siècle comme la crise écologique, la crise pandémique, la crise économique de 2008 et le retour de la question nucléaire, il y a également une fracture géopolitique, c’est-à-dire, une concurrence féroce pour la domination du monde et des marchés.

Cette crise nous renvoie précisément à la théorie classique de Lénine sur l’impérialisme. Un monde qui avait déjà été réparti entre des puissances impérialistes sur des vieux termes[4], cherche à se répartir de nouveau sur des nouveaux critères.

Cette nouvelle répartition ne peut pas se faire à l’amiable car elle implique des intérêts opposés, raison pour laquelle elle se fait d’une façon sanguinaire, militaire, comme dans le cas de l’Ukraine.

Ce que nous avons ici est le retour du conflit (éventuellement militaire) inter-impérialiste que beaucoup d’auteurs y compris marxistes avaient caractérisé en “dehors de la scène » de la mondialisation capitaliste d’une façon erronée.

Il se trouve que le capitalisme est non seulement un système des capitaux en concurrence, mais également un système d’États en concurrence. C’est-à-dire : l’impérialisme est une structure qui exprime une combinaison entre l’économie et les Etats nationaux dominants pour créer une hiérarchie des nations. Nous trouvons ainsi, des Etats impérialistes dominants et des pays semi-coloniaux et dépendants ainsi que des pays intermédiaires comme des puissances régionales ou des pays indépendants.

Ce que nous avons ici en Ukraine alors, derrière le conflit évident pour l’autodétermination nationale, est fondamentalement un conflit entre des puissances impérialistes et impériales qui configure une situation inédite dans ce XXIème siècle. Un conflit qui pourrait aller encore beaucoup plus loin s’il arrive à une confrontation militaire directe, si la Chine intervient ou s’il acquiert une dimension nucléaire (pour l’instant improbable, mais à ne pas écarter, malgré que d’un point de vue humain, cela serait catastrophique).

 

3) La défense inconditionnelle du droit à l’autodétermination

Nous aborderons en continuation la question de la lutte pour l’autodétermination de l’Ukraine. Il est évidemment impératif de la soutenir car il n’y a rien qui justifie l’invasion de l’Ukraine par Poutine. Cet aspect doit se combiner avec la théorie classique de l’impérialisme de Lénine. Pour Lénine, les révolutionnaires doivent faire l’analyse des conflits inter-impérialistes pour la répartition du monde, alors qu’ils doivent défendre inconditionnellement le droit des nations opprimées à leur autodétermination.

Nous défendons le droit à l’autodétermination du peuple ukrainien avec l’exigence du retrait immédiat des troupes russes du sol ukrainien. Cela malgré toute autre considération possible (comme la politique pro-capitaliste occidentale de Zelensky) : ce sont les masses ukrainiennes qui doivent décider de leurs droits nationaux. Ni Poutine, ni Biden ni l’OTAN ne sont légitimes pour prendre une telle décision. Nous militons, malgré les difficultés, pour une Ukraine ouvrière, paysanne et populaire, pour une Ukraine socialiste unifiée avec droit à l’autonomie, la langue et la culture propre des régions qui le souhaitent comme le Donbass.

Nous considérons que la bataille de défense nationale en cours en Ukraine est juste. La résistance ukrainienne contre l’envahisseur grand russe proto-impérialiste se montre solide et héroïque. Les calculs politiques de Poutine se montrent tous erronés et contribuent également à donner une légitimité à l’impérialisme occidentale.

Le conflit national est légitime, malgré ses immenses contradictions, mais nous répétons qu’il serait une erreur sectaire de le réduire à la confrontation inter-impérialiste macro qui opère d’une façon simultanée. Une erreur symétrique serait de ne voir que la juste lutte nationale en cours tout en oubliant le contexte plus ample du conflit impérialiste.

Sur ce point, nous pouvons citer la sensibilité sur la question de Lénine, qui a débattu avec la position sectaire de Rosa Luxemburg sur la question nationale. Lénine disait que c’était une erreur de prétendre que tout conflit national dans l’époque de l’impérialisme pouvait seulement être un conflit proxi où les grandes puissances réglaient leurs rapports de force sur le terrain national. Pour Lénine, entre 1910 et 1914, les conflits nationaux reviendraient avec force :

L’histoire du XXe siècle, de ce siècle d’«impérialisme déchaîné», est pleine de guerres coloniales. Mais ce que nous, Européens, oppresseurs impérialistes de la plupart des peuples du monde, appelons, avec l’odieux chauvinisme européen qui nous est propre, des «guerres coloniales», ce sont souvent les guerres nationales ou les soulèvements nationaux de ces peuples opprimés. Une des propriétés essentielles de l’impérialisme, c’est justement qu’il accélère le développement du capitalisme dans les pays les plus arriérés, en élargissant et intensifiant du même coup la lutte contre l’oppression nationale. C’est un fait. Et il s’ensuit inévitablement que l’impérialisme doit, dans bien des cas, donner naissance à des guerres nationales. Junius, qui défend dans sa brochure les «thèses» mentionnées, dit qu’à l’époque de l’impérialisme toute guerre nationale contre l’une des grandes puissances impérialistes provoque l’intervention d’une autre grande puissance rivale de la première et également impérialiste, et que toute guerre nationale se transforme par conséquent en guerre impérialiste. Mais cet argument est faux lui aussi. Il peut en être ainsi, mais ce n’est pas toujours le cas. Nombreuses sont les guerres coloniales qui, entre 1900 et 1914, ont suivi un autre cours. Et il serait tout simplement ridicule d’affirmer qu’après la guerre actuelle, par exemple, si elle aboutit à l’épuisement extrême des pays belligérants, «il ne pourra» être question d’«aucune» guerre nationale progressive, révolutionnaire, menée, disons, par la Chine alliée à l’Inde, à la Perse, au Siam, etc., contre les grandes puissances.[5]

Effectivement, sur le terrain de la guerre ukrainienne il faut arriver à délimiter et à établir sur quel point de l’analyse on se situe. Nous ne pouvons jamais perdre de vue que l’impérialisme occidental intervient avec force à travers de l’aide militaire, le déploiement des troupes dans les pays de l’OTAN de l’Est européen et les sanctions à Poutine. La plupart des sanctions affectent surtout le peuple russe et nous sommes contre ces types de sanctions contre les populations. Tout cela n’implique en aucun cas la perte de vue du conflit national légitime en Ukraine contre l’occupation russe, au-delà des dramatiques contradictions internes du pays et le poids énorme des formations d’extrême droite entre autres.

Nous n’oublions pas le fait que l’Ukraine est une mosaïque complexe. L’héritage du stalinisme a rendu difficile la construction d’une alternative progressive, ouvrière, socialiste pour le pays. Il est clair que l’orientation politique de Zelensky et son gouvernement est de s’incliner de manière inconditionnelle devant l’UE et l’OTAN.

 

4) Un impérialisme en reconstruction

L’une des discussions centrales que le conflit actuel met sur la table est le caractère social de la Russie en tant que puissance. Nous estimons que la Russie est une espèce d’impérialisme ou d’empire en reconstruction.

Il est vrai que les grands oligarques qui dominent le pays n’ont pas de grandes “marques” mondiales comme les entreprises caractéristiques de l’impérialisme occidentale ou chinois qui dominent des branches entières de la production internationale (Apple, Amazon, Alibaba, les automotrices américaines, japonaises ou allemandes, les pétrolières américaines, les grandes banques américaines et chinoises, etc) Il ne faut pas oublier que Gazprom, entreprise mixte russe, est la principale productrice de gaz.

Cependant, cet aspect n’est pas le seul élément qui configure une nation impérialiste. Dans le cas de la Russie nous avons plutôt les traits d’un empire à l’ancienne où la base de son pouvoir est la domination territoriale directe grâce au pouvoir militaire.[6]

Nous avons écouté les affirmations de certains auteurs “marxistes” qui disent que Lénine n’a pas caractérisé la Russie tsariste comme un impérialisme. C’est faux. Lénine qui faisait attention au développement inégal et combiné de la Russie des Tsars a signalé que la Russie était un impérialisme barbare. Cette définition voulait faire comprendre que l’impérialisme russe était plus arriéré, plus hétérogène que les impérialismes occidentaux. Mais de toute façon, il s’agissait d’une nation impérialiste, définie également comme une “prison de peuples” qui avait des éléments d’avancée (auparavant les usines les plus grandes de la planète, aujourd’hui la puissance nucléaire).

D’autre part, il est évident que ce développement inégal touche la Russie actuelle avec le paradoxe d’une économie qui ne représente que le 12% de l’économie des Etats Unis, mais qui possède le deuxième pouvoir militaire le plus important de la planète.

Lors des précédentes analyses de notre courant nous avons signalé que sous Yeltsin à la fin des années 90, la Russie pouvait devenir un pays semi-colonisé. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Avec l’arrivée de Poutine, s’est mis en place un capitalisme d’Etat proto-impérialiste qui est de retour pour son pouvoir. Le pays s’est stabilisé en grande mesure par la voie répressive et bonapartiste. La Russie est devenue un grand producteur mondial d’armes ainsi que le principal exportateur mondial de gaz et de pétrole.

Il est vrai que ni la qualité ni la quantité de la production font de la Russie une puissance de premier ordre sur le terrain économique. Cependant, il serait un réductionnisme économiciste absurde de conclure que la Russie n’a pas de statut impérial ou impérialiste. Le gouvernement Poutine utilise ses avantages compétitifs dans d’autres domaines, notamment le militaire, pour se faire valoir sur le plan international. Selon Lénine, en 1915 :

En Russie, l’impérialisme capitaliste du type moderne s’est pleinement révélé dans la politique du tsarisme à l’égard de la Perse, de la Mandchourie, de la Mongolie; mais ce qui, d’une façon générale, prédomine en Russie, c’est l’impérialisme militaire et féodal. Nulle part au monde la majorité de la population du pays n’est aussi opprimée : les Grands Russes ne forment que 43% de la population, c’est à dire moins de la moitié, et tous les autres habitants sont privés de droits, en tant qu’allogènes. Sur les 170 millions d’habitants de la Russie, près de 100 millions sont asservis et privés de droits. Le tsarisme fait la guerre pour s’emparer de la Galicie et étrangler définitivement la liberté des Ukrainiens, pour conquérir l’Arménie, Constantinople, etc.[7]

Certains analystes affirment que le capitalisme n’a pas encore été restauré en Russie… C’est ridicule. La majeure partie des anciens biens d’État a été privatisée, même si ces privatisations coexistent avec d’énormes conglomérats public-privé comme Gazprom, le plus grand producteur de gaz au monde. Pour ces raisons, la Russie est, concrètement, non seulement un impérialisme en devenir, mais aussi un capitalisme d’État.

Pour le reste, dans certains secteurs prévaut une idée fétichiste de la propriété étatisée qui l’hypostase (lui donne une réalité absolue) et fait croire qu’elle aurait en soi un contenu « ouvrier », ce qui n’a pas été le cas à partir d’un certain moment – qualitatif, 1930 – de la bureaucratisation de la révolution russe mais, en outre, ce serait un anachronisme insignifiant de continuer à penser de cette manière à ce stade du XXIe siècle, en niant les caractéristiques plus concrètes et empiriquement réelles de la réalité quotidienne de la Russie.

D’autres analyses embellissent la Russie d’une manière différente : elles présentent le pays comme une « nation indépendante » qui, si elle n’avait plus de caractéristiques « ouvrières » (bien qu’il y ait beaucoup de nuances parmi les secteurs qui soutiennent ce type d’analyse), n’aurait pas de caractéristiques d’oppression nationale sur d’autres pays…

Voyons d’abord ce qui est considéré comme une nation indépendante. En général, il s’agit de pays où le capitalisme n’a pas été exproprié (bien que des États ouvriers et même des États bureaucratiques anticapitalistes aient également été – dans la typologie – des États indépendants) mais qui viennent d’émerger de processus d’indépendance révolutionnaires anti-impérialistes. Ou bien, s’ils n’en sont pas sortis récemment, ils sont au moins des sous-produits d’un processus progressif de ce type (les cas de l’Algérie à l’époque, de l’Iran jusqu’à aujourd’hui malgré les Ayatollahs, etc., du Venezuela malgré la dégradation du chavisme, du Nicaragua malgré son immense décadence orteguiste, etc., pays qui ont gagné leur indépendance par des processus révolutionnaires).

Il est vrai que l’URSS, qui est aujourd’hui devenue la Russie de Poutine, a connu une longue dégradation historique. Il est également vrai que la révolution russe de 1917 a réalisé d’immenses conquêtes historiques qui ont ensuite été de plus en plus dégradées par la contre-révolution stalinienne, mais, par exemple, la contre-révolution stalinienne n’a pas mis fin à la révolution russe de 1917, cette contre-révolution n’a pas mis fin à la propriété étatisée (même si elle n’était pas « ouvrière » à nos yeux, un sous-produit de la perte du pouvoir politique de la classe ouvrière au profit de la bureaucratie), ni à l’indépendance du pays – du moins pas dans la deuxième période d’après-guerre, où elle l’a réaffirmée, mais a immédiatement continué à opprimer d’autres pays par le biais du Pacte de Varsovie.

Or, le caractère impérialiste d’une nation et son caractère indépendant ne sont pas des attributs logiquement mutuellement exclusifs (la question est de savoir lequel est le trait déterminant). Les puissances impérialistes en général – bien que cela admette aussi des nuances, voir le cas européen – ont des traits indépendants. Mais ce qui distingue ces puissances impérialistes, par exemple les traditionnelles (les États-Unis, bien sûr, mais aussi la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, le Japon), ou l’impérialisme croissant de la Russie d’aujourd’hui, c’est qu’elles ne sont pas des exemples inspirants pour la libération nationale ou les processus d’autodétermination nationale, mais le contraire : des pays qui oppriment les peuples (confondre une chose et l’autre frise le ridicule).

Cela devient très évident lorsque nous voyons la Russie envahir l’Ukraine, envahir la Géorgie, envahir la Tchétchénie, envahir le Kazakhstan, aider Loukachenko en Biélorussie, Assad en Syrie et un long etcetera. Il est tout à fait correct d’affirmer que Cuba, le Venezuela, même le Nicaragua dégradé, ou la Corée du Nord tout aussi dégradée, sont des pays indépendants de l’impérialisme… Mais il est exagéré (et enjolivé) de placer la Russie dans cette case, et non comme ce qu’elle est : une nouvelle puissance impérialiste en pleine ascension, laissant derrière elle toute tentative de l’impérialisme traditionnel de provoquer sa fragmentation (un phénomène également réel mais aujourd’hui subordonné au premier).

Une nouvelle puissance impérialiste et oppressive en pleine ascension qui, dans le même temps, s’efforce d’être un acteur hégémonique à part entière dans le concert international au même titre que la Chine. Mais la Russie et la Chine sont différentes à bien des égards. La Chine est un impérialisme en devenir qui, toutefois, comme le souligne Au Loong Yu, a encore des tâches nationales à accomplir (il reste à voir si Taïwan entre ou non dans cette catégorie). Au Loong Yu dit que ce n’est plus le cas ; notre courant n’a pas encore de position à ce sujet).

 

5) L’histoire dramatique de l’Ukraine sous le stalinisme

Examinons maintenant un autre aspect de la question. C’est l’histoire de la longue souffrance de l’Ukraine et, surtout, de la domination stalinienne sur ce pays. Notre courant traite son histoire dramatique au XXe siècle comme s’il s’agissait en quelque sorte de « notre histoire » ; nous nous sentons quelque peu responsables du fait que le stalinisme a été la bureaucratisation de notre révolution et nous ne pouvons donc pas aborder la question ukrainienne avec le détachement de quelque chose qui « n’a rien à voir avec nous ».

Nous n’allons pas faire ici une histoire érudite de l’Ukraine. Il nous suffit de partir du fait que Lénine et Trotsky ont reconnu les droits nationaux de l’Ukraine à l’autodétermination et que tout au long des années 1920, après la guerre civile (au cours de laquelle les méthodes de la guerre civile n’ont évidemment pas pu être évitées), l’Ukraine a effectivement bénéficié de certains attributs d’une nationalité avec des éléments d’autonomie et d’autodétermination au sein de la fédération ou de l’union des républiques soviétiques (au vu de l’expérience historique, il aurait peut-être été préférable que l’ex-URSS ait une nationalité avec des éléments d’autonomie et d’autodétermination au sein de la fédération ou de l’union des républiques soviétiques, mais il ne suffit pas que l’Ukraine ait une nationalité avec des éléments d’autodétermination au sein de la fédération ou de l’union des républiques soviétiques), peut-être aurait-il été préférable pour l’ex-URSS de conserver le statut de fédération plutôt que celui d’union – le statut de fédération sans exclure des éléments fondamentaux de centralisation aurait, évidemment, peut-être rendu certaines choses plus claires, mais c’est un sujet que nous ne pouvons pas aborder ici et que nous n’avons pas suffisamment étudié. Voir à ce sujet « Lenin’s Last Fight » de Moshe Lewin.

En bref : Lénine, Trotsky et Rakovsky ont reconnu comme un fait la nationalité ukrainienne : son droit à sa propre langue, à sa propre culture, à tous ces attributs qui, sans être de classe, donnent évidemment l’idée d’un peuple avec certaines caractéristiques qui lui sont propres. (Cela a signifié un dur apprentissage sur le terrain car avec la formation du premier gouvernement soviétique en Ukraine au début de 1919 dans le contexte de la guerre civile, et en étant obligé de prendre des mesures de confiscation des céréales et sans sensibilité suffisante au problème national, ce premier gouvernement bolchevique, toujours dirigé par Rakovsky, se retrouve en l’air, ce qui n’est pas le cas lorsqu’à la fin de la même année, Rakovsky revient avec une sensibilité beaucoup plus grande à la nécessité de donner de l’espace aux paysans et de reconnaître le problème du droit à l’autodétermination des Ukrainiens.)

Dans les années 1930, le stalinisme a non seulement liquidé tout élément réel d’autodétermination nationale (il a purgé les rangs de tous les opposants trotskystes ainsi que du borotbisme, une forme de parti communiste aux racines nationales ukrainiennes que Lénine et Rakovsky avaient réussi à intégrer – non sans difficulté, bien sûr), mais la collectivisation forcée en 1932/33 a conduit à la catastrophe de l’Holodomor, c’est-à-dire à l’extermination par la famine.

De nombreux analystes soulignent qu’il n’y avait aucune intention expresse de provoquer la famine. Mais les méthodes administratives aveugles – anti-économiques et anti-humanistes – avec lesquelles a été menée la collectivisation, qui, répétons-le, se fichait éperdument du sort de la population paysanne, ont été à l’origine de cette famine historique et ont abouti au virage à droite et à l’extrême droite qui allait se produire dans les décennies suivantes, et qui, à bien des égards, se poursuit encore aujourd’hui en Ukraine occidentale.

Les méthodes bureaucratiques avec lesquelles elle a été abordée, l’absence de toute base technique pour la collectivisation, l’absence de tout consentement de la part de la paysannerie à cette opération bureaucratique, ont finalement conduit à l’effondrement de la production agricole bien connue et finalement à la famine dramatique dans les campagnes ukrainiennes qui a fait six millions de morts.

Si quelque chose d’autre manquait à la haine croissante d’une partie fondamentale de la population ukrainienne pour le gouvernement « soviétique » (une haine dans de nombreux cas basée sur l’exploitation du sentiment national par la petite bourgeoisie, la petite propriété ou la droite, voire l’antisémitisme), c’était la première fois que le peuple ukrainien avait un gouvernement « soviétique », antisémite – l’Ukraine a été à l’origine de certains des plus grands pogroms de l’histoire russe – par les couches bourgeoises et petites bourgeoises, même de la Russie blanche) et, surtout, dans sa partie occidentale, cela n’a fait que finir le travail en facilitant le virage à droite et à l’extrême droite d’énormes portions de la population de la classe non ouvrière.

Ainsi, au début de l’opération Barbarossa, l’invasion de l’URSS par Hitler en juin 1941, de nombreux Ukrainiens, notamment occidentaux, ont accueilli les troupes d’Hitler comme des « libérateurs » pour se retourner ensuite contre l’Allemagne nazie au moment des massacres et des pogroms. Et pourtant, des gens comme Stepan Bandera, un ultra-nationaliste qui a eu des arrangements et des désaccords avec les nazis et a même participé au massacre de Babi Yar à Kiev, où 30 000 Juifs ont été assassinés en septembre 1941, a été considéré comme un « héros national » par l’ancien gouvernement de Petro Porochenko (l’ancien gouvernement ukrainien d’extrême droite, un sous-produit du soulèvement de la place Maidan).

Et pourtant, la façon de résoudre cette histoire tragique, aujourd’hui rendue très difficile par les désastres du stalinisme et maintenant l’invasion injustifiable de Poutine, est de clarifier et de résoudre le problème national ukrainien comme Léon Trotsky lui-même l’a posé à la fin des années 1930 lorsqu’il a exigé une Ukraine soviétique indépendante pour essayer d’empêcher l’Ukraine de tomber aux mains des nazis tout en se libérant des impositions bureaucratiques de Staline.

L’Ukraine est une mosaïque qui ose une lutte socialiste indépendante pour l’autodétermination, mais c’est aussi une nationalité avec toutes ses contradictions en remorque qui ne peuvent être résolues que par une véritable révolution socialiste en ce XXIème siècle, laissant derrière elle les fardeaux du stalinisme :

L’Ukraine après le traité de Brest-Litovsk, présente un échiquier de complications, de confusions, de divisions et de subdivisions politiques et ethniques indescriptibles en quelques lignes, véritable pandémonium de partis antagonistes, d’organisations rivales, de groupements et de sous-groupes animés par des passions nationales, des haines politiques, des revendications sociales, des ferveurs religieuses et autres. Il y a des bolcheviks et des mencheviks, des Russes et des Ukrainiens, des socialistes révolutionnaires de droite et de gauche, des borotbistes, des sionistes, des fédéralistes, des anarchistes de diverses tendances, des nationalistes, des cadets, des formations cosaques, des centurionistes [formations tsaristes d’extrême droite fasciste]. Lénine a dû y mettre fin rapidement, faire appel à ses compétences, habiles à trouver l’homme qu’il faut à la place qu’il faut, selon son entourage : il lui fallait en Ukraine un homme qui ne soit ni russe, ni ukrainien, ni bolchevik, ni menchevik, ni socialiste-révolutionnaire, ni borotviste, ni maximaliste, ni bundiste, ni sioniste, ni fédéraliste, ni, ni, ni, etc. Cet homme existe : c’est Rakovsky.

Une belle citation de Boris Souvarine citée par Broué[8] qui, toute proportion gardée, semble peindre l’Ukraine d’aujourd’hui.

 

Notes 

[1] Par exemple, les discussions sur le caractère de la Russie et de la Chine.

[2] En réalité, le conflit Est-Ouest de l’après-guerre n’était pas vraiment une confrontation inter-impérialiste car l’URSS, encore bureaucratisée, était un pays non capitaliste.

[3] Nous rappelons que le gouvernement du bureaucrate Aleksandr Lukashenko maintient une forte alliance avec Poutine.

[4] Cela inclut les prétentions de la Chine sur Taïwan ainsi que la construction d’une nouvelle route de la soie.

[5] Lénine, Le programme militaire de la révolution prolétaire, 1916.

[6] Voir : Claudio Testa, “Rusia: ¿Un imperialismo en reconstrucción?”, Izquierda Web.

[7] Lénine, Le socialisme et la guerre, 1915.

[8] Pierre Broué, Rakovsky ou la Révolution dans tous les pays, Fayard, Paris, 1996.

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