Les sénégalais.es dans la rue contre la farce démocratique

Face au risque que son parti ne perde les élections présidentielles, le président sénégalais Macky Sall a reporté leur tenue à la fin d’année 2024, déclenchant un énième mouvement de révoltes, le cinquième depuis 2016. Une situation surveillée de près par la France qui ne cesse depuis 2020 de perdre des alliés de son pré-carré colonial.

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Sénégal

Ce 5 Février, le président Macky Sall a annoncé le report des élections présidentielles au Sénégal. Le candidat de son parti, l’APR (Alliance Pour la République), Amadou Ba, risque de perdre l’élection face au candidat du parti d’Ousmane Sonko, le PASTEF (Patriotes Africains du Sénégal pour le Travail, l’Éthique et la Fraternité). Sonko propose de fortement couper les relations avec la France : fin du Franc CFA, expulsions des militaires et diversification des investissements étrangers.

 

La Françafrique en crise

Depuis 2020, les coups d’État militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont abouti à l’expulsion des troupes françaises dans chacun des pays. Même si les classes dirigeantes continuent les échanges économiques avec la France, elles entendent aussi diversifier ceux-ci que ce soit avec les États-Unis, la Chine ou la Turquie.

Derrière ces expulsion se cache une stratégie de gagner rapidement un soutien populaire jouant du légitime sentiment anti-France des populations. Mais ce n’est pas de l’anti-impérialisme qui dirige les colères populaires, c’est un anti-occidentalisme dangereux où les prolétaires n’ont rien d’autre à gagner que le renforcement des bourgeoisies nationales qui diversifient leurs échanges économiques.

Dix ans depuis les opérations “Barkhane” et “Serval” au Sahel, ces interventions militaires contre les groupes terroristes islamistes n’ont fait qu’aggraver les conflits régionaux. Elles ont fini par aboutir au résultat inverse. Stratégie d’impérialisme par la chaos, l’armée française, ses alliances et financements de groupes paramilitaires locaux n’ont fait qu’ethniciser les conflits, divisant les milices et groupes terroristes, profitant de la désorganisation pour piller les ressources naturelles (gaz, pétrole, uranium…).

 

Le Sénégal : “ami” historique de la France

La stratégie au Sahel est cependant bien différente de celle du Sénégal. Vitrine démocratique de la Françafrique, le pays est maintenu dans la stabilité par un fonctionnement (néo) colonial plus classique avec des administrateurs locaux qui protègent les intérêts de la France.

Avec ses institutions et son fonctionnement copié à l’identique sur la Vème République, son alternance des mêmes partis bourgeois à chaque élection, le Sénégal est un des trois importants bastions de la Françafrique, avec la Côte d’Ivoire pour sa forte économie et le Niger pour l’uranium.

Énormément d’entreprises françaises sont présentes au Sénégal : Orange, Eiffage, Total, SNCF, Bolloré Transport & Logistics… Un quart du PIB est détenu par ses entreprises françaises, 88% des investissements étrangers (principalement d’infrastructures) sont français, et 4,4% du PIB part chaque année dans leur remboursement et avec le Franc CFA, la France est en totale contrôle de l’économie du pays.

Si Macky Sall a fini par repousser les élections, c’est que les cartes pour maintenir son clan au pouvoir avec un semblant de démocratie diminuent. Se refusant à un troisième mandat, il présente son premier ministre Amadou Ba comme candidat, mais peu populaire, il risque de perdre face au candidat du PASTEF. Sall fait appel à son opposant Karim Wade, fils de l’ancien président Abdoulaye Wade pour faire alliance en cas de percée électorale du PASTEF, les deux candidats défendent les mêmes intérêts bourgeois. Mais les scores du PASTEF étant encore plus élevés que prévu, Sall a pris la décision de reporter les élections, décision approuvée par l’Assemblée Nationale, les députés de l’opposition ont été arrêtés en plein hémicycle juste avant le vote.

A la mi-janvier, Gabriel Attal avait déchu de sa nationalité française Karim Wade, pour qu’il puisse se présenter, car les bi-nationaux sont inéligibles. Pour la France, peut importe le pantin au pouvoir, ses intérêts seront préservés. Pour les bourgeois locaux, c’est une lutte de pouvoir entre clans sans aucun réel programme politique pour le pays.

 

La colère légitime du peuple dirigée par la petite bourgeoisie

Alors qu’en 2012, Macky Sall, candidat de l’opposition d’Abdoulaye Wade, entendait renégocier les accords avec la France, son premier mandat n’a que renforcé l’emprise de cette dernière. Des révoltes se déclenchent alors en 2016 et régulièrement lors de son second mandat marqué par la crise et l’inflation de la pandémie.

Dans ce contexte, Ousmane Sonko, fonctionnaire inspecteur des impôts, alerte sur la corruption dans la vente des parts des puits de pétrole. L’Etat Sénégalais préfère toujours la France malgré les offres plus viables des autres puissances. Il devient rapidement une figure majeure de l’opposition et se présente aux élections présidentielles de 2019.

Dans un pays où 60% de la population à moins de 24 ans, 25% de chômage et 50% chez les moins de 24 ans, la moitié du pays vit sous le seuil de pauvreté. Face à l’omniprésence des entreprises françaises et à la domination du Franc CFA, un fort sentiment anti-français s’est développé. Ousmane Sonko et le PASTEF jouent de ce sentiment avec un nationalisme anti-occidental mais pas anti-impérialiste. Leur programme, c’est le développement d’une bourgeoisie industrielle nationale, la diversification des partenaires étrangers, la restrictions des droits des femmes, la persécution des personnes LGBT et de donner une place plus importante à l’Islam dans la société. S’il appelle en cette période de révolte à se calmer et à attendre les décisions des institutions, Sonko ne représente pas les intérêts des travailleurs et travailleuses mais ceux d’une petite-bourgeoisie étouffée par les bourgeois français.

Depuis le début des révoltes, il y a déjà eu trois morts. La police a reçu l’autorisation de tirer à balles réelles suite au “Vendredi de la libération”, une tentative d’occupation de la Place de la Nation à Dakar par le après la prière de l’après-midi. L’accès à la place était impossible et les affrontements se sont isolés dans tout le périmètre autour de la place : barricades, pneus incendiés, jets de pierres contre armes de guerre.

Les révoltes de notre classe doivent être indépendantes des partis institutionnels. Elles doivent s’organiser pour mettre à mal l’économie et les intérêts des entreprises françaises. La grève a pris dans l’éducation et des organisations comme le FRAPP (Front pour une Révolution Anti-impérialiste Populaire et Panafricain) qui appellent à étendre à une grève générale, à attaquer les infrastructures françaises : supermarchés et péages autoroutiers.

Ce n’est pas en changeant d’exploiteur que la classe ouvrière sénégalaise obtiendra des conditions de vie dignes, mais en imposant ses conditions par la rue comme nous avons pu le voir avec les différentes révoltes éphémères, c’est un mouvement de masse et dans la durée qu’il y a à construire.

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