
L’Europe occupe une position contradictoire : elle fait historiquement partie du « bloc occidental » (OTAN, etc.), mais elle est en même temps secouée par les coûts économiques, politiques et sociaux d’une guerre qu’elle n’a ni déclenchée ni contrôlée.
L’économie européenne subit de plein fouet l’impact de la guerre en Iran
La guerre en Iran et son extension à plusieurs pays du Moyen-Orient s’inscrivent dans le cadre d’une agression impérialiste déclenchée par les États-Unis et soutenue par le gouvernement fasciste d’Israël. Ses répercussions ont une portée mondiale et toutes ses conséquences ne se sont pas encore pleinement manifestées.
Cette confrontation s’inscrit dans une dynamique plus large de conflit politique et géopolitique. L’intervention américaine marque le retour de la logique de l’impérialisme territorial, qui recourt à la guerre comme mécanisme de réorganisation du pouvoir et pour piller les ressources des autres pays (dépendants et semi-colonies) dans un contexte de crise.
La région du golfe Persique concentre une part décisive de l’approvisionnement énergétique mondial, et toute perturbation de sa « stabilité » a des répercussions immédiates sur les prix du pétrole, les chaînes d’approvisionnement et l’économie mondiale. Le conflit actuel, outre la menace d’une expansion régionale, perturbe également les circuits commerciaux et financiers à l’échelle internationale.
Dans ce contexte, l’Europe se trouve à la croisée des chemins : accepter sa perte d’influence internationale croissante et se plier aux États-Unis, ou bien tenter de se reconstruire en tant qu’acteur international de poids.
Une question se pose alors : quel rôle l’Europe joue-t-elle dans cette dynamique de guerre et de reconfiguration mondiale ? La réponse n’en est pas moins complexe. Les économies européennes subissent directement les conséquences de la guerre, notamment à travers la hausse des prix de l’énergie et l’instabilité des marchés. Cette double condition, d’acteur impliqué et à la fois vulnérable, les place dans une contradiction.
Les données permettent d’évaluer l’ampleur de l’impact. Depuis le début du conflit, le prix du gaz en Europe a augmenté de 70 % à 100 %, passant d’environ 32 euros à plus de 60 euros par mégawattheure en quelques semaines. Parallèlement, le baril de Brent a dépassé les 100–119 dollars, avec des hausses supérieures à 40 %, voire à 60 % selon différentes estimations. Cette flambée a des effets immédiats ; par exemple, en mars, l’inflation dans la zone euro a de nouveau grimpé à 2,5 %, tirée par une hausse de 4,9 % des prix de l’énergie.
De plus, l’impact se fait sentir sur la croissance économique. Selon les projections de la Banque centrale européenne, la croissance de la zone euro pourrait tomber à 0,9 % en 2026, reflétant l’effet combiné de la hausse des coûts énergétiques, de la baisse de la consommation et de l’incertitude généralisée.
À cela s’ajoute la volatilité du marché de l’énergie : les contrats à terme laissent entrevoir des prix du gaz jusqu’à 45 % plus élevés en 2026 par rapport aux estimations précédentes, avec un impact direct d’environ +0,4 point de pourcentage sur l’inflation.
Le fait est que l’Europe, à des degrés divers, présente une grande vulnérabilité économique et une autonomie géopolitique limitée. Cette subordination n’implique pas une passivité absolue, mais un positionnement inégal dans lequel les décisions s’alignent sur celles des États-Unis, tandis que les coûts matériels pèsent plus lourdement sur les sociétés européennes.
La crise énergétique qui a suivi la guerre en Ukraine en offre un exemple concret. La coupure de l’approvisionnement russe a contraint des pays comme l’Allemagne à recourir à du gaz naturel liquéfié plus cher, provenant en grande partie des États-Unis, ce qui augmente les coûts industriels et exerce une pression à la hausse sur les prix intérieurs. Dans le contexte actuel, cette vulnérabilité ne fait que s’accentuer.
L’impérialisme en pleine effervescence
L’attaque contre l’Iran s’inscrit dans une phase que l’on peut qualifier d’effervescence, où de multiples crises se superposent et accélèrent les tendances les plus agressives de l’impérialisme. Celui-ci entre dans une phase de pression pour soutenir son accumulation et maintenir ou étendre sa place dans la hiérarchie des pays.
Dans le contexte actuel, cette concurrence prend un caractère plus instable et violent, avec des éléments classiques tels que l’appropriation territoriale, mais combinés (et situés) avec les caractéristiques du XXIe siècle : l’interconnexion, la mondialisation, l’armement de pointe utilisant l’IA, etc. Ainsi, à la suite de cette crise, les équilibres antérieurs s’érodent et l’on s’oriente vers une reconfiguration de l’ordre international.
Dans ce scénario, les guerres sont revenues comme moyen de régler les conflits entre États. Il s’agit d’une dynamique plus large dans laquelle différents foyers de tension s’interconnectent, de l’Europe à l’Ukraine, en passant par Taïwan et le Moyen-Orient. La confrontation avec l’Iran s’inscrit dans cette logique et manifeste la dispute pour une région clé.
Toute perturbation dans des zones telles que le golfe Persique a un impact immédiat sur les chaînes d’approvisionnement énergétique. En effet, cette région concentre l’un des principaux « goulots d’étranglement » du système énergétique mondial. Selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA), environ 20 millions de barils de pétrole par jour (près de 20 % de la consommation mondiale) transitent par le détroit d’Ormuz, ainsi qu’environ 20 à 25 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié (GNL).
Ainsi, le blocage du détroit d’Ormuz est un facteur concret qui exacerbe les tensions internationales et qui semble n’avoir pas été bien calculé par l’administration Trump. Il s’agit donc d’une phase de reconfiguration impérialiste en période de crise, où les puissances cherchent à se repositionner dans un contexte plus concurrentiel et fragmenté. C’est là que l’Europe tente de se faire une place après avoir perdu du terrain à tous les niveaux pendant des décennies, mais elle ne semble pas y parvenir.
Fissures politiques
La position politique de l’Europe face à la guerre oscille entre un soutien (non exempt de contradictions avec Trump) et des tensions internes. Les principaux gouvernements du continent soutiennent, en termes généraux, une position qui s’aligne sur le discours de « sécurité » promu par les États-Unis et Israël, bien qu’ils tentent de le nuancer par des appels à la retenue et à la stabilité régionale.
Des personnalités telles qu’Emmanuel Macron et Olaf Scholz insistent sur la nécessité d’éviter une escalade plus importante, mais ne rompent pas avec la logique militariste. Cette orientation coexiste avec un discours répété en faveur du droit international, de la diplomatie et du multilatéralisme.
Cependant, dans la pratique, ce discours entre en contradiction avec le soutien logistique apporté aux actions militaires des États-Unis par certains pays (c’est le cas de la Grande-Bretagne, qui collabore tout en entretenant des tensions avec la Maison Blanche).
D’autre part, tous les gouvernements européens n’interprètent pas le conflit de la même manière et ne partagent pas le même niveau d’implication. Par exemple, le gouvernement espagnol estime qu’« il ne s’agit pas de sa guerre », marquant ainsi une distance politique par rapport à une éventuelle implication directe dans le conflit.
Ces différences se reflètent également dans des décisions concrètes sur le plan militaire et logistique. Le refus de pratiquement tous les pays européens d’envoyer des navires pour escorter les bateaux dans le détroit d’Ormuz dénote l’érosion de l’alliance historique avec les États-Unis.
Dans ce contexte, le débat sur la soi-disant « autonomie stratégique » européenne refait surface. Depuis quelque temps, certains secteurs au sein du continent soulignent la nécessité de construire une politique étrangère et de défense plus indépendante. Jusqu’à présent, le « Vieux Continent » a été militairement dépendant de l’OTAN qui, dans les faits, dépend des États-Unis. La guerre au Moyen-Orient renforce cette idée et a, en effet, accéléré le développement de l’armement et la rhétorique militariste. Une situation qui laisse présager d’éventuels conflits à mesure que les coûts économiques et politiques de la guerre s’intensifient.
Économie et énergie
L’impact économique de la guerre se fait particulièrement sentir en Europe, en raison de sa forte dépendance énergétique vis-à-vis de l’extérieur et de la fragilité accumulée ces dernières années. Les économies européennes dépendent largement des importations de pétrole et de gaz pour soutenir leur appareil productif, leur système de transport et la consommation domestique.
Cette dépendance implique non seulement une vulnérabilité face aux interruptions d’approvisionnement, mais aussi face à la volatilité des prix sur les marchés internationaux. L’Union européenne importe environ 55 % de l’énergie qu’elle consomme, dont plus de 90 % du pétrole et près de 80 % du gaz naturel, ce qui la rend particulièrement exposée aux chocs externes. Dans un contexte d’escalade militaire, toute menace pesant sur les voies d’approvisionnement a un impact immédiat sur les coûts énergétiques auxquels le continent est confronté.
Le conflit fait grimper les prix du pétrole et du gaz, ce qui se traduit rapidement par une augmentation des coûts de production et un renchérissement des transports. Cette hausse a un effet direct sur l’industrie. Dans les secteurs à forte intensité énergétique, les coûts peuvent représenter entre 20 % et 60 % du coût total de production.
Des pays comme l’Allemagne, dont l’industrie dépend d’une énergie relativement bon marché pour rester compétitive, voient leurs conditions économiques se détériorer. Selon les données de la Bundesbank, la production industrielle allemande a chuté de plus de 2 % par an lors des récentes crises énergétiques, tandis que des secteurs comme celui de la chimie ont réduit leur production de plus de 10 % par rapport aux niveaux d’avant 2022.
Les secteurs industriels à forte intensité énergétique, tels que la chimie ou la métallurgie, enregistrent des pertes de rentabilité et, dans certains cas, réduisent leur activité. Ce phénomène ne se limite pas à un pays spécifique, mais s’étend à l’ensemble de l’économie européenne, touchant aussi bien les grandes puissances industrielles que les économies plus modestes.
L’une des conséquences les plus visibles est la hausse soutenue de l’inflation. La hausse du coût de l’énergie se répercute sur les prix des biens et des services, affectant directement le coût de la vie. L’augmentation des tarifs de l’électricité, du carburant et des denrées alimentaires exerce une pression sur les revenus de la population et amplifie le malaise social.
Ce processus s’accompagne d’un ralentissement économique, car la hausse des coûts réduit les investissements, limite la consommation et affaiblit la croissance. L’économie européenne se trouve ainsi prise dans une dynamique contradictoire, où la nécessité de contenir l’inflation se heurte au risque d’aggraver la stagnation.
Ce scénario est directement lié à la crise déclenchée par la guerre en Ukraine. La rupture de l’approvisionnement énergétique russe a contraint l’Europe à reconfigurer ses sources d’approvisionnement, en recourant davantage au gaz naturel liquéfié importé à un coût nettement plus élevé. Cette transition renchérit l’énergie, mais conditionne également les relations commerciales, renforçant la dépendance européenne.
Réarmement et militarisation
Dans le cadre de l’OTAN, les États européens augmentent de manière soutenue leurs dépenses de défense, répondant tant aux exigences des États-Unis qu’à la perception d’un environnement international plus instable. Selon l’OTAN, en 2024, les dépenses militaires de ses membres européens et du Canada ont atteint plus de 380 milliards de dollars, avec une augmentation de plus de 10 % en glissement annuel, et 23 des 32 pays respectant déjà l’objectif de 2 % du PIB consacré à la défense.
L’Allemagne, par exemple, a approuvé un fonds extraordinaire de 100 milliards d’euros pour moderniser ses forces armées à la suite de la guerre en Ukraine, portant son budget militaire annuel au-dessus de 2 % du PIB pour la première fois depuis des décennies. Parallèlement, la France conserve l’un des plus importants budgets de défense d’Europe (plus de 50 milliards d’euros par an) et renforce sa capacité de projection militaire, notamment grâce à son arsenal nucléaire, qui comprend environ 290 ogives selon les estimations de l’Institut international d’études pour la paix de Stockholm (SIPRI).
Parallèlement à l’augmentation budgétaire, une refonte des doctrines de défense est en cours. L’Europe passe d’une approche centrée sur des missions limitées ou de confinement à une logique de préparation à des conflits de plus grande ampleur. La guerre n’est plus envisagée comme un scénario lointain, mais s’intègre désormais dans la planification immédiate.
Ce changement se traduit par une augmentation des exercices militaires conjoints, le déploiement permanent de troupes sur le flanc oriental de l’OTAN et la mise à jour de plans stratégiques tels que le « New Force Model », qui prévoit de disposer de jusqu’à 300 000 soldats en haute disponibilité pour des scénarios de réaction rapide.
La possibilité de conflits prolongés et de haute intensité occupe à nouveau une place centrale dans l’agenda de la sécurité. Dans le même temps, la pression pour construire cette défense plus autonome soulève la nécessité de réduire la dépendance vis-à-vis des États-Unis et de développer des capacités propres permettant d’agir avec une plus grande indépendance.
L’augmentation des dépenses de défense, la place centrale de la sécurité dans le discours politique et la normalisation de la guerre témoignent d’un contexte tumultueux. À l’échelle mondiale, les dépenses militaires ont atteint un record de 2,44 billions de dollars en 2023, l’Europe figurant parmi les régions où la croissance a été la plus forte, avec des augmentations supérieures à 16 % par rapport à l’année précédente.
La militarisation ne se limite pas au domaine strictement militaire, mais imprègne l’ensemble de la vie politique et économique. L’industrie de l’armement gagne en importance et les États accordent la priorité à la sécurité dans leurs programmes, ce qui se traduit par un climat social plus répressif. Le renforcement des législations en matière de sécurité, l’intensification de la surveillance et le durcissement des politiques migratoires s’inscrivent dans un climat où la sécurité s’impose comme axe organisateur. Selon les données d’Eurostat, les dépenses publiques en matière d’« ordre public et de sécurité » ont augmenté de manière constante dans plusieurs pays européens ces dernières années, consolidant une tendance dans laquelle les priorités de l’État se déplacent vers le contrôle et la stabilité interne.
Une conséquence directe de cette dynamique est le transfert de ressources de l’investissement social vers les dépenses militaires. L’augmentation des budgets de défense implique des coupes ou des restrictions dans d’autres domaines. Le soi-disant « État-providence » européen est ainsi confronté à une tension croissante.
Les programmes sociaux, l’investissement public et les politiques redistributives sont en concurrence (et perdent) face aux priorités militaires, ce qui aggrave la crise d’un modèle qui, pendant des décennies, a servi de fondement à la stabilité sociale sur le continent. Ce glissement a des répercussions politiques en alimentant le mécontentement social, ce qui pourrait ouvrir la voie à une mobilisation plus forte de la base, à des conflits sociaux, à la lutte des classes.
Dépendance, recul et possibilités
La position de l’Europe sur la scène internationale est très complexe à l’heure actuelle. D’une part, elle reste dépendante des États-Unis en matière de sécurité et même sur le plan économique. D’autre part, en raison de la fragmentation interne du bloc, elle ne parvient pas à articuler une réponse unifiée face à ce nouveau monde en ébullition.
Cela a également un impact sur les relations de l’Europe avec d’autres puissances, en particulier avec la Chine. Cette escalade renforce la polarisation entre les blocs, ce qui pousse l’Europe à approfondir son alignement sur les États-Unis, limitant ainsi sa capacité à développer des relations plus souples avec des acteurs tels que la Chine, tant sur le plan commercial que technologique.
Dans la lutte pour la réorganisation du système mondial des États à travers les conflits, les tensions et les disputes ouvertes, l’Europe apparaît comme un acteur qui perd de son poids relatif face à d’autres puissances qui parviennent à combiner capacité économique, autonomie stratégique et projection géopolitique : elle perd de sa marge de manœuvre dans un scénario mondial de plus en plus compétitif et fragmenté.
Dans ce contexte de tensions, il est essentiel de comprendre que la société n’est pas un élément passif, mais un corps vivant en mouvement, capable de réagir face aux contradictions qui s’exacerbent. Les politiques d’austérité, la hausse du coût de la vie et l’alignement sur des guerres mal perçues ne s’imposent pas sans résistance.
On en trouve un exemple concret en Italie, où, l’année dernière, une grève politique massive en solidarité avec le peuple palestinien a éclaté pour exprimer le rejet de la guerre et de la complicité des gouvernements européens. Un autre cas plus récent est celui de la résistance à Minneapolis contre les agents de l’ICE.
Ce type d’actions met en évidence un fossé plus profond entre les orientations des gouvernements et de larges pans de la population. Ces réponses peuvent s’étendre, s’articuler et prendre un caractère plus général, ouvrant des perspectives où l’intervention sociale influe directement sur la direction politique et la position de l’Europe face aux conflits internationaux.
Sources :
ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Energy_production_and_imports
www.eia.gov/international/analysis/special-topics/World_Oil_Transit_Chokepoints
www.bundesbank.de/en/statistics/real-economy/industrial-production
cnnespanol.cnn.com/2025/03/23/mundo/alemania-potencia-ejercito-trax

