Aucun être humain n’est illégal

Colères et espoirs d’un révolutionnaire à Paris, le 24 novembre 2016.

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A mode d’hommage à notre camarade Alejandro, 5 ans après son décès, nous publions ci-dessous son article « Aucun être humain n’est illégal. Colères et espoirs d’un révolutionnaire à Paris », paru originellement le 24 novembre 2016. Traduction de Santiago Follet.

 

Aucun être humain n’est illégal

 

Je déteste avoir une date de péremption. C’est ce que je déteste le plus au monde. Parce qu’être migrant (d’autant plus dans un pays du centre impérialiste) n’est pas seulement demander des rendez-vous, faire des milliers de photocopies, faire la queue pendant des heures devant la Préfecture de Police. Être migrant est avoir une date de péremption, vivre la vie contre la montre jusqu’à la date que tu deviens illégal. C’est fou, non ? Tu n’as rien fait de mal, tu te lèves le matin, tu vas au boulot, à la fac, tu vas voir tes potes, mais tu es illégal. Ta seule existence te fait devenir quelque chose d’illégal. Etre migrant est avoir cette date incrustée au fond du crâne à force des rendez-vous à la Préfecture de Police, des papiers et des papiers, de ce petit morceau de plastique appelé “Titre de Séjour” où il y a marqué noir sur blanc jusqu’à quand tu es un être humain légal; après, c’est fini.  

Je déteste être migrant, parce que cela veut dire que tu dois renoncer à faire des choses que tu aimerais faire parce que tu as perdu au tirage au sort des nationalités. J’aurais aimé être prof, je l’ai pensé pendant toute ma vie, mais je n’ai pas la bonne nationalité (il n’est même pas nécessaire d’être français, seulement européen, c’est à dire, “citoyen de premier ordre”) donc je n’ai pas le droit à passer les concours qu’il faut. Malchance, qui a eu l’idée de naître au Tiers Monde, non ? Alors bon, à bas l’idée d’être prof (même si je suis sûr que je peux être plus fort que n’importe quel “français de souche”).

Je déteste que mes frères noirs et arabes marchent dans la rue avec un million de fois plus de peur que moi, seulement par leurs visages et leurs couleurs de peau. Parce que les flics ne m’ont jamais arrêté à moi; en vrai, une fois la police m’a arrêté pour griller un feu rouge en vélo, et comme j’avais laissé mes papiers à la maison, j’ai pensé qu’ils allaient me mettre directement dans un vol charter Paris – Buenos Aires (voici l’irrationalité et la profondeur de la peur : déporté pour un feu rouge ?). Mais pour eux, pour ceux qui ont perdu non seulement au tirage au sort des nationalités mais également à celui des couleurs de peau, des traits faciaux, des accents, que la police les arrête et les harcèle c’est le pain quotidien, surtout maintenant qu’ils sont des terroristes potentiels. 

Mais j’aime bien la vie aussi, la vie que j’ai. J’adore avoir fait l’aventure trans-océanique d’emménager à Paris pour en finir avec tout ce système, pour faire sauter ce monde immonde. J’aime d’avoir plein d’idées, de projets, de rêves qu’aucun “Titre de Séjour”, passeport, nationalité, permis de travail ou quoi que ce soit ne pourra m’enlever. J’aime avoir un ami français avec autant de sensibilité et de conscience qu’il m’a proposé de se marier si jamais j’avais des problèmes de papiers (évidemment, la sacro sainte institution matrimoniale t’ouvre toutes les portes). 

J’aime savoir que personne ne me sortira d’ici, si un jour la date de péremption arrive je vais quand même y rester, comme les décennies de milliers qui s’en fichent des lois migratoires, des frontières, de cette légalité bourgeoise inhumaine, et qui se battent au quotidien pour y échapper. J’irai aux manifestations des sans-papiers, non plus en solidarité mais comme l’un de plus qui souffrent dans sa propre chair ce monde des murs, des fils barbelés, des mers-cimetières. J’irai avec mes frères noirs qui font les meilleurs batucadas que j’ai vu dans ma vie, avec mes frères arabes qui ont toujours le sourire aux lèvres même s’ils sont en difficulté. 

J’aime dédier ma vie à la lutte pour en finir avec cette société des murs, des fils barbelés, des mers-cimetières. Pour en finir avec cette société de Trump et de Marine Le Pen (dont leur seule existence me provoque la peur et la haine la plus profonde que j’ai ressentie dans ma vie). J’aime que chaque fois plus des jeunes en aient marre de ce désastre, de cette lente marche vers l’abîme, j’aime qu’ils se joignent aux rangés du socialisme révolutionnaire. Rentrez, rentrez, il y a de la place pour vous tous. 

J’aime militer dans un courant international qui mène la même bagarre intransigeante pour l’émancipation humaine; qui me fait me sentir le type le plus accompagné au monde malgré être à 15 000 kilomètres de distance. Un courant à partir duquel sortira, j’en suis sûr, plus tôt que tard un autre fou qui traversera l’Atlantique pour venir faire cette expérience internationaliste irremplaçable, dans laquelle la dureté de certaines choses est proportionnelle au prix pour lequel nous nous battons : donner une estocade au cœur de cette bête pourrie qui s’appelle capitalisme. Inscrivez-vous, inscrivez-vous, ici il y a de la place pour tous; nous vous accueillerons à bras ouverts. 

Dans la Russie post-révolutionnaire, les bourgeois se faisaient souvent passer par des ouvriers, parce que les masses les avaient dégagé du pouvoir et ils ne valaient plus rien, ou pire encore, moins que rien. Le jour arrivera où les flics et les garde-frontières se cacheraient sous les pierres. Le jour où nous allons brûler dans un grand feu révolutionnaire tous les visas, les titres de séjour, tous les drapeaux nationaux. Le jour où aucun être humain ne sera illégal. Ce jour ne va pas arriver tout seul, ni comme une simple fatalité. C’est un pari, que nous pouvons gagner ou perdre : révolution socialiste ou plus de barbarie capitaliste. Nous avons déjà choisi notre tranchée et nous allons nous battre jusqu’au bout.

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