
1- Introduction
Entre 1958 et 1962, la République populaire de Chine (RPC) s’est transformée en un laboratoire social et économique à l’échelle continentale, dans lequel Mao a lancé une expérience d’industrialisation risquée qu’il a pompeusement baptisée « Grand Bond en avant » (GBA dans la suite du texte). Dans son désir de transformer le pays asiatique en un « bloc socialiste » (c’est-à-dire un ensemble d’États bureaucratiques où le capitalisme a été exproprié), le dirigeant chinois s’est fixé pour objectif de dépasser la Grande-Bretagne en l’espace de quinze ans.
C’était un objectif totalement disproportionné, étant donné que l’économie chinoise était à l’époque extrêmement rurale et arriérée. Le Royaume-Uni était le berceau de la révolution industrielle puis est devenu la principale puissance capitaliste jusqu’à la première moitié du XXe siècle, lorsqu’ils ont été définitivement détrônés de leur position hégémonique par les États-Unis.
Cette aventure bureaucratique a entraîné des conséquences humaines et écologiques terribles. Environ 45 millions de personnes sont mortes de faim, d’épuisement extrême dû au travail forcé ou par suite de punitions sévères infligées par les bureaucrates maoïstes pour atteindre les quotas arbitraires dictés par Pékin.
De même, pendant le GBA a eu lieu la plus grande destruction de biens immobiliers de l’histoire humaine, car des millions de maisons ont été démolies afin d’utiliser les décombres comme matières premières pour l’industrialisation (DIKÖTTER, 2023). De nombreuses forêts ont également été rasées pour obtenir du bois, qui a été utilisé comme combustible dans des fours artisanaux rudimentaires où l’on fondait de l’acier de très mauvaise qualité.
De même, des écosystèmes entiers ont été détruits par la construction de gigantesques barrages qui, dans de nombreux cas, se sont révélés inutilisables en raison d’erreurs grossières lors de leur fabrication ou d’un manque de prévoyance quant à leurs effets secondaires.
Dans cet article, nous aborderons la catastrophe écologique du GBA sous deux angles. Tout d’abord, nous expliquerons le productivisme bureaucratique qui en est à l’origine, en établissant son lien avec la relance de nouvelles formes d’exploitation du travail dans les États bureaucratiques. Ensuite, nous évoquerons les principaux événements qui ont constitué l’écocide proprement dit.
2- La révolution chinoise et l’émergence de l’État bureaucratique
En 1949, la révolution chinoise a eu lieu, conduisant à la fondation de la RPC le 1er octobre de la même année. Notre objectif n’est pas de retracer en détail cet événement historique, nous nous limiterons donc à souligner certaines de ses principales caractéristiques et à préciser le type d’État auquel il a donné naissance. [1]
Commençons par souligner qu’il s’agissait d’une véritable révolution paysanne, colossale, qui a entraîné une réforme agraire radicale, libéré la nation asiatique du joug étouffant des puissances impérialistes et, plus important encore, exproprié le capitalisme.
En matière agraire, par exemple, la « loi sur la réforme agraire » a été adoptée le 28 juin 1950, abolissant le système de propriété foncière qui profitait aux grand·es propriétaires terrien·nes. Cela a marqué le début d’un processus de distribution des terres entre 300 millions de paysan·es pauvres. À la fin de 1952, environ 47 millions d’hectares avaient été confisqués et redistribués, ainsi que de grandes quantités d’outils agricoles, de maisons, de bétail de trait et de denrées alimentaires accaparées par les propriétaires terrien·nes (Brève histoire de la République populaire de Chine, 2023).
En ce qui concerne les mesures anticapitalistes, à la fin de l’année 1949, 2400 entreprises financières et 2858 entreprises industrielles et minières, qui employaient environ 1,29 million de travailleur·euses industriels, avaient déjà été expropriées. À partir de ce moment, le Parti communiste chinois (PCC) a commencé à construire une base de soutien parmi la classe ouvrière, à laquelle il a accordé certaines concessions économiques, tout en favorisant l’atomisation et le contrôle absolu des organisations syndicales.
De même, les entreprises à capitaux impérialistes ont été nationalisées et les traités commerciaux inégaux, par lesquels les puissances étrangères spoliaient la nation asiatique, ont été abolis. La RPC a ainsi repris le contrôle des douanes, du commerce extérieur et des devises.
Compte tenu de la taille continentale du pays et de la voie anticapitaliste qu’il a empruntée, la révolution chinoise est à juste titre considérée comme la deuxième plus grande révolution sociale du XXe siècle, surpassée seulement par la révolution russe de 1917. Il existe toutefois d’énormes différences entre ces deux processus révolutionnaires.
Dans le cas de la révolution russe, celle-ci a été menée dès le début par la classe ouvrière en alliance avec d’autres classes exploitées et des secteurs opprimés. Sur le plan politique, cela s’est traduit par la formation des soviets d’ouvrier·ères, de soldats et de paysan·es, ainsi que par le poids acquis par le Parti bolchevique au sein du prolétariat urbain concentré. Par la suite, la révolution a dégénéré sous l’effet de la contre-révolution politique et sociale menée par la bureaucratie stalinienne, qui a entraîné la perte du pouvoir par la classe ouvrière et la transformation consécutive de l’URSS en un État bureaucratique, dans lequel de nouvelles formes d’exploitation du travail et d’oppression sociale ont été mises en place.
En ce qui concerne la Chine, comme nous l’avons déjà souligné, il s’agissait essentiellement d’une révolution paysanne. En d’autres termes, sur le plan social, elle a été menée par une classe de petits propriétaires (ou de paysan·es dépossédé·es aspirant à le devenir), même si, paradoxalement, elle a été fermement dirigée par le Parti communiste chinois (PCC) et avait pour figure de proue Mao Tsé-Toung.
La classe ouvrière urbaine, en revanche, n’a joué aucun rôle en tant que sujet social, ce qui était une conséquence de la lourde défaite de la révolution de 1925-1927, à laquelle s’ajoutait la méfiance du PCC de Mao envers le prolétariat et son virage vers la paysannerie à partir de la fin des années 1920.
À cet égard, Sáenz (2019) souligne que le PCC a mené une « réforme agraire anticapitaliste », mais petite-bourgeoise et nationaliste, qui n’a jamais été liée au prolétariat et qui, par conséquent, ne pouvait pas prendre une orientation socialiste. De plus, s’appuyant sur les analyses exposées par Li Fu -Yen (pseudonyme de Frank Glass, un militant trotskiste britannique qui a vécu en Chine dans les années 1930), il caractérise cette révolution comme une « révolution froide » en raison de ses méthodes, étant donné que le maoïsme (en tant que variante bureaucratique-stalinienne) a appliqué les réformes structurelles par le haut et encouragé la passivité du mouvement de masse :
« Les méthodes des stalinien·nes sont naturellement liées à la nature de leurs objectifs programmatiques. Ils mènent la réforme agraire par des moyens militaires et bureaucratiques. S’il est permis d’utiliser le terme « révolution » pour décrire le déroulement des événements en Chine, nous devrons la qualifier de « révolution froide », dans laquelle les larges masses ont joué le rôle passif et mineur qui leur avait été attribué à l’avance par leurs dirigeant·es. Les stalinien·nes bénéficient sans aucun doute du soutien des larges masses paysannes. Cependant, non seulement iels n’encouragent pas les paysan·es à prendre des initiatives indépendantes, mais iels les en dissuadent activement. Il n’y a pas d’appels enflammés aux paysan·es pour qu’iels se soulèvent contre les propriétaires terrien·nes. Au contraire, les stalinien·nes appellent les paysan·es à attendre l’arrivée de l’armée « rouge » » (Li Fu-Yen, cité dans Sáenz, 2019).
En résumé, dès le début, la révolution chinoise a été encadrée bureaucratiquement sous la direction du parti-armée maoïste et, bien qu’elle se soit radicalisée dans un sens anticapitaliste, cela n’a pas donné lieu à la formation d’un « État ouvrier », et encore moins à une transition vers le socialisme.
L’expérience du XXe siècle (dont la révolution chinoise constitue un maillon central) a montré qu’on ne peut définir un État comme « ouvrier » uniquement sur la base de l’expropriation du capitalisme. Bien qu’il s’agisse d’une tâche hautement progressiste, elle est insuffisante pour déterminer que la classe ouvrière détient réellement le pouvoir et planifie consciemment le cours des événements vers une transition socialiste.
Ce parti pris objectiviste a été repris par la plupart des courants trotskistes de l’après-guerre au XXe siècle, qui considéraient que la RPC était un « État ouvrier » parce qu’elle avait exproprié la bourgeoisie, même si elle était née « déformée » par la direction bureaucratico-militaire que le maoïsme lui avait imposée dès le début. Selon cette caractérisation « traditionnelle » (qui est devenue conservatrice et n’a pas résisté à l’épreuve de l’histoire), le fait que la classe ouvrière en chair et en os n’ait pas exercé le pouvoir par l’intermédiaire de ses organes de représentation et de ses partis est un fait secondaire.
Outre la précision des tâches économiques ou sociales à accomplir (telles que l’expropriation du capitalisme ou la réforme agraire), il est essentiel de déterminer qui les accomplit (la classe ouvrière et les secteurs exploités, ou la bureaucratie stalinienne depuis le sommet ?) et comment elles sont accomplies (avec des méthodes soutenues par la démocratie ouvrière ou imposées depuis le sommet par la dictature bureaucratique ?).
Par conséquent, la clé pour déterminer le caractère ouvrier et socialiste d’un État ne réside pas dans les dispositions légales sur les relations de propriété ni dans des données économiques isolées, mais répond principalement à la question de savoir quelle classe ou quel secteur social contrôle réellement la « propriété d’État » et dans quel but ou avec quels objectifs il planifie la production et la consommation.
Par exemple, la Constitution de la RPC (promulguée en 1954 et amendée à plusieurs reprises) stipule qu’il s’agit d’un « État socialiste sous la dictature démocratique populaire dirigée par la classe ouvrière et fondée sur l’alliance des ouvrier·ères et des paysan·es » (article n° 1). Elle établit en outre que « le pouvoir (…) appartient au peuple » (article n° 2). Mais la réalité est loin de la norme constitutionnelle, car la classe ouvrière n’a jamais contrôlé le pouvoir dans le pays, qui a été fermement dominé par la direction bureaucratique du PCC depuis la fondation de la république [2].
En effet, l’État chinois se distingue comme l’un des plus antisyndicaux de la planète : de 1949 à aujourd’hui, le droit de grève n’a été inscrit dans la Constitution qu’entre 1975 et 1981. C’est pourquoi les « syndicats » existants – du moins les syndicats officiels – sont des extensions du parti visant à discipliner la classe ouvrière dans les usines et les entreprises (LOON-YOU, 2022). Quel « État ouvrier », où les travailleur·euses n’ont même pas le droit constitutionnel de faire grève !
À la suite de cela, Sáenz (2019) soutient que, dans le cas de la révolution chinoise, « la dialectique classique des victoires suivies de défaites a opéré en l’absence de centralité du prolétariat, d’autodétermination paysanne et de perspective internationaliste ».
La bureaucratie maoïste s’est transformée en une classe politique qui, grâce au contrôle autoritaire qu’elle exerçait sur un État monopolisant la terre et les moyens de production, a en fait exploité la plus-value sociale à son profit.
Cette catégorie a été suggérée par Rakovsky dans « Les dangers professionnels du pouvoir » (1928), un ouvrage dans lequel il analysait le stalinisme comme une couche bureaucratique qui, à partir d’une différenciation des fonctions lui permettant d’obtenir d’énormes privilèges, a cristallisé une différenciation sociale et s’est transformée en une nouvelle catégorie sociale :
Cette nouvelle catégorie sociale n’était pas une « bureaucratie ouvrière », mais autre chose : une couche sociale qui s’était émancipée de la classe ouvrière et avait acquis d’autres fondements sociaux (même si ses membres provenaient souvent des différentes couches de la classe ouvrière).
(…)
Rakovsky a défini cette nouvelle catégorie sociale comme une classe politique, dans le sens profond où elle n’était pas une classe sociale comme les classes traditionnelles, c’est-à-dire avec un ancrage économique et social. Mais il ne la considérait pas non plus comme une simple bureaucratie, un simple épiphénomène ou une « excroissance » d’un pouvoir encore fondamentalement ouvrier, mais précisément comme une « classe politique » (…): le phénomène original d’une nouvelle catégorie sociale privilégiée qui se forge à partir de son monopole du pouvoir dans une société où les moyens de production sont nationalisés ». (SAÉNZ, 2024, p. 35-36).
Frank Dikötter (2023), historien spécialiste de la Chine, affirme que deux murs ou lignes de séparation sociale ont été érigés dans ce pays asiatique. Le premier consistait en la différence entre la campagne et la ville, légalement sanctionnée depuis 1958 par la mise en place d’un système de classification qui divisait la population entre les « habitant·es des villes » (jumin) et les « paysan·es » (nongmin). Il s’agissait d’une adaptation du « passeport interne » mis en place par le stalinisme en URSS à partir de 1932 et, comme celui-ci, il servait de document essentiel pour accéder à de meilleures conditions de vie, étant donné que les paysan·es n’avaient pas droit à des logements subventionnés, à l’accès aux cantines publiques ou aux prestations pour les personnes handicapées.
Deuxièmement, une distinction a été établie entre les « personnes ordinaires » et les militant·es du parti. Le PC de Mao était une structure très hiérarchisée, similaire à une armée (ce qui n’est pas surprenant, puisqu’il est issu de la guérilla), au sein de laquelle l’ordre de jouissance des avantages sociaux correspondait à la place occupée dans la pyramide du pouvoir :
« Au sommet du parti se trouvait la direction, qui disposait de résidences spéciales, protégées par de hauts murs, gardées jour et nuit et dotées de voitures avec chauffeur·euse. Des magasins spéciaux proposant des produits rares à des prix réduits leur étaient réservés, ainsi qu’à leurs familles (…) Au sommet de la hiérarchie se trouvait Mao, qui vivait dans l’opulence, près de la Cité interdite (…) et dont la chambre à coucher avait la taille d’une salle de bal. De somptueuses demeures, avec des cuisinier·ères et des domestiques à leur service toute l’année, étaient à leur disposition (…) Au bas de l’échelle se trouvaient les millions de prisonnier·ères des camps de concentration situés dans les régions les plus arides de la campagne (…) Iels existaient pour casser des pierres, creuser pour extraire du charbon, transporter des briques ou labourer le désert pendant des années sans aucune assistance de la loi ».
(DIKÖTTER, 2023, p. 250-51).
En résumé, la RPC est née d’une immense révolution paysanne anticapitaliste ; cependant, en raison de l’absence d’organismes de pouvoir démocratiques socialistes permettant aux travailleur·euses d’exercer efficacement le pouvoir, elle a été structurellement assimilée au modèle stalinien et, comme dans le reste des sociétés bureaucratiques non capitalistes, elle a relancé l’exploitation du travail sous des formes originales. Ce processus de bureaucratisation s’est poursuivi (et s’est intensifié) malgré le fait que Pékin soit entré en contradiction avec les gestes hégémoniques de Staline et ait rompu avec Moscou au début des années 60.
3- La fracture métabolique et le productivisme bureaucratique
Nous allons maintenant tracer une diagonale entre les catégories de fracture métabolique et de productivisme bureaucratique, car elles nous permettent toutes deux de comprendre les causes qui ont donné lieu à la catastrophe écocide pendant le GBA [3].
Analysons tout d’abord le concept de fracture métabolique, qui est présent dans les tomes I et III du Capital. Marx, sous l’influence du chimiste allemand Justus von Leibig, a intégré la catégorie du métabolisme dans son analyse critique du capitalisme. Ce terme a été initialement inventé pour décrire le processus biochimique par lequel un organisme, à travers diverses réactions métaboliques, transforme les matières et l’énergie de son environnement en unités constitutives de sa croissance.
Appliqué à l’étude des sociétés capitalistes, Marx a conclu que notre relation métabolique avec la nature était extrêmement tendue sous le capitalisme, dont la logique productive consiste à exploiter le travail humain et à piller les ressources naturelles pour se reproduire « à l’infini », une tendance qui se heurte inexorablement à la finitude de la planète.
En fin de compte, cette dynamique prédatrice a déclenché un déséquilibre dans l’interaction métabolique des êtres humains avec la nature, qui s’est aggravé avec le temps. Les capitalistes, dans le but d’augmenter leurs profits individuels ou corporatifs, se livrent à une concurrence effrénée pour exploiter les ressources naturelles et créer plus de valeurs d’échange, mais iels le font à un rythme qui déchire les cycles régénératifs de la nature. Cette unité de tendances opposées entre les temps du capital et ceux de la nature est la cause centrale de la fracture métabolique qui, à son tour, explique la gravité et l’ampleur de la crise écologique actuelle.
Pour Marx, la fracture métabolique était une conséquence directe de la relation aliénée entre les êtres humains et la nature due à « l’organisation concrète du travail humain » sous le capitalisme (FOSTER, 2004, p. 245). Par conséquent, tout projet émancipateur devait lutter pour « rétablir l’unité entre l’humanité et la nature contre l’aliénation capitaliste » (SAITO, 2021, p. 25).
D’autre part, le XXe siècle nous a clairement montré que la fracture métabolique ne se limitait pas aux économies capitalistes, puisqu’elle s’est également reproduite dans les sociétés post-capitalistes staliniennes, où de nouvelles formes d’exploitation du travail ont été relancées, perpétuant ainsi l’aliénation des êtres humains par rapport à la nature.
Selon Saénz (2025), dans les pays où le capitalisme a été exproprié, « la main-d’œuvre a conservé le caractère d’une marchandise échangeable contre un salaire » en raison du faible niveau de développement des forces productives, une limitation matérielle qui a donné lieu à la poursuite des formes de « rationalisation du travail en fonction de la valeur produite ».
C’est pourquoi il est essentiel que la classe ouvrière exerce réellement le pouvoir, car c’est la seule façon de donner un sens socialiste à l’accumulation :
« Si cela aboutit à une accumulation au service d’une classe ouvrière qui contrôle cet excédent, comme le suggère Marx dans sa Critique du programme de Gotha, nous sommes face à une accumulation socialiste basée sur des mécanismes d’« auto-exploitation », en passe de liquider toute exploitation du travail (…) Si, au contraire, cela se transforme dans les faits en une « accumulation d’État » au service d’une bureaucratie complètement autonomisée par rapport à la classe ouvrière, une « classe politique » comme nous l’avons vu, nous sommes alors face à un phénomène socio-économique d’une autre nature : la relance des relations d’exploitation du travail, même sous des formes non organiques, non consacrées juridiquement, masquées sous le charabia stalinien du « travail pur » ou des formulations naturalistes du même genre (une sorte de « travail » qui n’aurait pas de déterminations sociales) »
(SÁENZ, 2025).
Cela nous amène directement au concept de productivisme, qui peut être défini comme « la logique qui confond le développement des forces productives pour répondre aux besoins de la classe ouvrière avec une dynamique de production intense », ce qui se traduit par un développement disproportionné de l’industrie et le pillage des ressources naturelles dans le but de « rivaliser avec le rythme de production des sociétés capitalistes avancées » (FERNANDES, 2021, p. 09).
Dans le cas du stalinisme, nous pouvons ajouter qu’il s’agissait d’un productivisme bureaucratique qui considérait la production comme une fin en soi, c’est-à-dire déconnectée de la satisfaction des besoins de consommation des masses laborieuses et sans aucune préoccupation pour la préservation de la nature. Une logique qui a imposé l’idée d’un développement unilatéral des forces productives, dont le seul but était de garantir une accumulation bureaucratique au service des intérêts de l’État, laissant de côté le développement de l’industrie des biens de consommation (vitaux pour la majeure partie de la population) afin de renforcer l’industrie lourde et militaire.
Pour illustrer cela, revenons sur le cas de l’industrialisation accélérée impulsée par Staline avec le premier plan quinquennal. La bureaucratie a brandi le slogan « conquérir la nature » pour construire les industries soviétiques dans les régions les plus inhospitalières du territoire. De plus, la mesure des « conquêtes » était purement quantitative, comptabilisant les kilomètres de voies ferrées installées ou les fours mis en service, mais sans tenir compte de la pénurie de biens de consommation dont souffrait la population ni de la qualité des produits (FITZPATRICK, 2019, p. 16).
Douglas Weiner, auteur de Ecology, Conservation, and Cultural Revolution in the Soviet Union, explique que le premier plan quinquennal (1928-1932) a progressivement perdu son caractère « planifié », car au fil des ans, il a fait l’objet de « révisions à la hausse » [4]. Ainsi, les objectifs initiaux ont été modifiés de manière arbitraire et sur la base d’hypothèses exagérément optimistes, un volontarisme bureaucratique qui cachait les méthodes irrationnelles avec lesquelles l’économie des États sous le contrôle du stalinisme était organisée.
Dans ce contexte, la nature a été considérée comme un obstacle à la réalisation des objectifs fixés et des quotas exigés, tout en commençant à être conceptualisée comme un réservoir de matières premières à exploiter sans discernement :
« De nombreux Soviétiques politiquement actif·ves considéraient la nature comme un obstacle à la construction socialiste qu’il fallait surmonter (…) Dans la littérature populaire et dans la presse, l’antipathie envers la nature hostile a souvent conduit les auteur·ices à l’anthropomorphiser. La nature était dépeinte presque comme une force consciemment antisocialiste qui devait être supprimée (…) il fallait transformer la nature et la soumettre à la volonté humaine à la racine »
(WEINER, 2024, p. 248).
Le maoïsme a également reproduit le productivisme bureaucratique et écocide, car il considérait la nature comme un ennemi interne qui devait être soumis pour atteindre les objectifs économiques « socialistes » (DIKÖTTER, 2023). Une vision qui a entraîné des conséquences terribles pour les écosystèmes et les êtres humains dans ce pays asiatique.
Par ailleurs, Kowalewski (2021) soutient que la gestion bureaucratique de l’économie reposait sur l’exploitation absolue du travail, dont le but était d’accumuler le surplus de travail à partir de méthodes coercitives, telles que le despotisme dans les usines, le stakhanovisme, l’augmentation de la journée de travail, entre autres.
Cela a suffi pour que la production collective génère un produit supérieur à la masse salariale totale nécessaire à la reproduction des travailleurs et travailleuses, mais cela a bloqué le développement de l’innovation technique visant à renforcer l’exploitation relative à partir de l’augmentation de la productivité du travail, ce qui était impossible à réaliser en l’absence d’un contrôle démocratique de la classe ouvrière sur la gestion économique.
De même, la planification bureaucratique n’a pas pris en compte le capital fixe dans les coûts de production et la valeur des marchandises, ce qui a entraîné un gaspillage absurde de matières premières (SÁENZ, 2023). C’est pourquoi la nature a été considérée comme un réservoir inépuisable de ressources à exploiter à volonté, une conception qui a inexorablement conduit à une production marquée par le gaspillage et les catastrophes écologiques.
En Chine, comme en URSS et dans les autres pays staliniens, la bureaucratie s’est érigée en « intelligence universelle » d’un État qui contrôlait tous les moyens de production et, par conséquent, l’organisation du travail, qu’elle réglementait selon des formes bourgeoises d’exploitation. La nationalisation n’a pas automatiquement généré le contrôle ouvrier sur les industries ; au contraire, elle a reproduit des variantes de pouvoir similaires au despotisme d’usine (ARTOUS, 2017).
Dans La Révolution trahie (1936), Trotsky a averti que, compte tenu de l’énorme concentration du pouvoir entre les mains de la bureaucratie stalinienne, ses erreurs avaient des conséquences imprévues et lourdes de conséquences :
« Aucun autre gouvernement au monde n’a autant le destin du pays entre ses mains. Les succès et les échecs d’un capitaliste dépendent, bien que pas entièrement, de ses qualités personnelles (…) Le gouvernement soviétique s’est placé, par rapport à l’ensemble de l’économie, dans la situation du capitaliste par rapport à une entreprise isolée. La centralisation de l’économie fait du pouvoir un facteur d’une importance capitale. C’est précisément pour cette raison que la politique du gouvernement ne doit pas être jugée sur la base de bilans sommaires, de chiffres statistiques bruts, mais en fonction du rôle spécifique de la prévoyance consciente et de la direction planifiée dans l’obtention des résultats »
(TROTSKY, 2001, p. 70-71).
Cette citation est extrêmement utile pour comprendre les catastrophes écologiques répétées qui se sont produites tant en URSS qu’en Chine. La perception que la bureaucratie avait d’elle-même comme une « intelligence universelle » dont les décisions étaient infaillibles, combinée à une centralisation sans précédent du pouvoir économique, a maximisé la destruction de la nature dans deux pays aux dimensions continentales.
À cela il faut ajouter que Pékin est entrée dans une dispute acharnée avec Moscou pour l’hégémonie du mal nommé « camp socialiste » (c’est-à-dire des États bureaucratiques), un aspect géopolitique qui a encouragé le développement de plans d’industrialisation pharaoniques, fondés sur des critères bureaucratiques volontaristes, qui ont coûté la vie à des millions de personnes et provoqué la dévastation de l’environnement naturel.
Après avoir brièvement retracé l’histoire de la révolution chinoise et énoncé certaines des principales caractéristiques productivistes qui ont marqué les États bureaucratiques, nous allons maintenant nous pencher sur le cas concret du GBA.
4- La lutte inter-bureaucratique comme prélude au Grand Bond en avant
La mort de Staline, survenue le 5 mars 1953, a ouvert une période de disputes acharnées et de réajustements entre les différents secteurs de la bureaucratie. Bien que ses effets se soient immédiatement fait sentir dans les couloirs du Kremlin, ses répercussions ne tardèrent pas à se propager dans le reste des États bureaucratiques où le capitalisme avait été exproprié [5].
Dans le cas de la Chine, Mao y vit une occasion de se positionner comme le nouveau leader du « bloc socialiste ». Il est bien connu que le leader chinois nourrissait une profonde rancœur envers Staline, qui s’était développée au fil de plusieurs décennies de frictions avec la politique de Moscou visant à contenir la révolution.
Les tensions ne cessèrent pas après le triomphe de la révolution en 1949 ; au contraire, elles s’intensifièrent au cours des années suivantes. Tout d’abord, parce que Staline traitait son homologue chinois avec arrogance et mépris, se méfiant de son « indépendance » de caractère et de sa fierté personnelle [6]. Deuxièmement, Mao était mécontent du soutien aérien limité et sporadique que les Soviétiques ont apporté aux troupes chinoises pendant la guerre de Corée (1950-1953), laissant les soldats de Mao plus exposés à la puissance militaire américaine. Pour aggraver les choses, Staline a exigé que la Chine paie pour l’équipement militaire que l’URSS a déployé dans ce conflit.
Enfin, il est apparu clairement que l’URSS cherchait à établir avec la Chine des relations inégales, similaires à celles qu’elle imposait aux États satellites d’Europe de l’Est. En 1950, Moscou a signé avec Pékin un traité de protection mutuelle en cas d’agression militaire du Japon ou des États-Unis. Dans le cadre de cet accord, les Soviétiques ont accordé une aide militaire de 300 millions de dollars américains répartis sur cinq ans, une somme dérisoire pour un État aux dimensions continentales comme la Chine.
En contrepartie, Staline a exigé une série de concessions économiques spoliatrices, qui ne différaient guère des traités commerciaux abusifs imposés par les puissances européennes au XIXe siècle. La Chine, par exemple, a dû céder à l’URSS le contrôle de Lüshun (Port Arthur) et du chemin de fer chinois oriental, en Mandchourie, jusqu’au milieu des années 1950. Elle a également accordé des droits d’exploitation des gisements miniers du Xinjiang.
Compte tenu de tout ce qui précède, Mao a vu une occasion de rompre la relation de dépendance avec Moscou après la mort de Staline, tout en aspirant à se positionner comme la grande figure et le pivot politique du « bloc socialiste », un désir qu’il considérait comme possible car aucun·e des successeur·euses potentiel·les au Kremlin ne pouvait se comparer à lui. Il méprisait Khrouchtchev, qu’il considérait comme un cadre de l’appareil qui n’avait dirigé aucune révolution, contrairement à lui qui avait mené une guerre de libération nationale contre l’occupation japonaise et une révolution anticapitaliste dans l’un des plus grands pays de la planète, en plus d’avoir affronté militairement les États-Unis dans la péninsule coréenne.
Mais les aspirations de grandeur de Mao se heurtèrent à des obstacles dès le début. D’une part, le processus dit de « déstalinisation » lancé par Khrouchtchev – qui s’inscrivait dans la lutte bureaucratique pour le pouvoir après la mort de Staline – devint un problème pour le dirigeant chinois. Si cela affaiblissait l’image de l’URSS auprès des autres États bureaucratiques, la remise en question du leadership personnel et des méthodes sanglantes de Staline ouvrait la voie à d’éventuelles critiques au niveau interne, principalement parce qu’elle fournissait des arguments aux secteurs du PCC qui étaient mécontents de la concentration excessive du pouvoir entre les mains de Mao.
Cela est apparu clairement lors du 8ème Congrès du Parti, qui s’est tenu à Pékin en septembre 1956, au cours duquel il a été convenu de retirer de la Constitution toute référence à la « pensée de Mao Tsé-toung », de revendiquer la direction collective du parti et de critiquer le culte de la personnalité (DIKÖTTER, 2023).
Par ailleurs, Mao essuya un autre revers lors de ce congrès, puisque lors de la deuxième session plénière, il fut décidé de suspendre la « marée haute socialiste », nom donné par Mao à sa politique visant à accélérer brutalement le développement économique du pays (considérée a posteriori comme un précurseur raté du GBA). Pour ce faire, il a lancé une campagne de collectivisation forcée des campagnes, provoquant le mécontentement des paysan·es qui, comme cela s’était produit en URSS dans les années 1930, ont préféré tuer leurs animaux et cacher leurs récoltes de céréales plutôt que de les remettre à l’État.
En conséquence, la production de céréales et d’autres matières premières a chuté brutalement, provoquant une pénurie de stocks pour approvisionner les industries dans les villes et une baisse de la production industrielle. De plus, des cas de famine ont été signalés dans plusieurs provinces du pays.
Cela a suscité un débat public qui a dépassé le cadre de la presse, où la Grande Marée socialiste a été ouvertement critiquée pour « vouloir tout faire du jour au lendemain », ce qui a été interprété par Mao comme une offense personnelle et qui reproduisait au niveau local les critiques de la politique agricole de Staline exposées par Khrouchtchev (DIKÖTTER, 2023, p. 35).
Pour tenter de contrer ce recul et régler ses comptes avec ses opposant·es internes, Mao a encouragé la campagne des « Cent Fleurs » en avril 1957. Son idée était d’ouvrir l’espace à la critique publique, afin de gagner le soutien des intellectuel·les et des scientifiques au régime, tout en dévoilant celleux qui s’opposaient à son mandat. Mao pensait ainsi éviter une révolution anti-bureaucratique comme celle qui avait éclaté en Hongrie en octobre 1956 ; une ouverture contrôlée permettrait de fragmenter l’opposition en petits « incidents hongrois » qui seraient plus faciles à réprimer.
Mais la réalité est plus riche et plus complexe que n’importe quel plan bureaucratique. L’ouverture a donné lieu à une série de critiques profondes contre la conduite bureaucratique du PCC et de Mao en particulier. Mao a accusé ses détracteur·ices d’être des « droitard·es » et a dû placer Deng Xiaoping à la tête d’une campagne « anti-droitard·es » contre un demi-million de personnes, pour la plupart des étudiant·es et des intellectuel·les, qui ont été déporté·es vers des régions éloignées pour y effectuer des travaux forcés.
Cela a permis à Mao de consolider bureaucratiquement son emprise sur le parti et lui a également « permis » de penser que les échecs économiques de la « marée haute socialiste » étaient le fait de saboteur·ices de droite au sein du parti. Une conclusion qui allait être le point de départ du relancement de ses campagnes d’industrialisation accélérée, mais désormais sous le nom de « grand bond en avant ».
Le coup d’envoi du GBA a été donné en 1957, après que Khrouchtchev eut annoncé que l’URSS dépasserait les États-Unis dans quinze ans dans des domaines clés de la production industrielle. En réponse à cela, Mao a déclaré la même chose à propos de la Chine par rapport à la Grande-Bretagne :
« Cette année, notre pays produit 5,2 millions de tonnes d’acier et, dans cinq ans, nous pourrons en produire entre 10 et 15 millions de tonnes ; dans cinq ans supplémentaires, entre 20 et 25 millions de tonnes ; ajoutez encore cinq ans et nous en produirons entre 30 et 40 millions de tonnes. Je fais peut-être preuve d’optimisme ici et peut-être que, lors d’une prochaine rencontre internationale, vous me critiquerez pour ma subjectivité, mais je m’appuie sur des preuves considérables (…) Le camarade Khrouchtchev nous dit que l’Union soviétique dépassera les États-Unis dans quinze ans. Je peux vous dire que, dans quinze ans, nous pourrons égaler et dépasser la Grande-Bretagne ».
(DIKÖTTER, 2023, p. 42).
Ce bref aperçu historique nous aide à comprendre les raisons qui ont motivé le Grand Bond en avant, lancé par Mao pour industrialiser la Chine en un temps record et rivaliser avec l’URSS pour l’hégémonie du « bloc socialiste ». Une aventure bureaucratique et volontariste qui allait avoir des conséquences écologiques et humaines terribles pour la population du géant asiatique.
5- Le Grand Bond en avant et la catastrophe écocide
Pour Mao, la nature était un ennemi qu’il fallait dominer et soumettre grâce à l’effort des masses. Selon Dikötter, le leader chinois prônait une philosophie volontariste (bureaucratique, ajoutons-nous), selon laquelle il était possible de transformer radicalement les conditions matérielles et de surmonter toute adversité pour construire le « communisme ». C’est pourquoi, lorsqu’il a lancé le GBA, il a déclaré : « Il y a une nouvelle guerre : nous devons ouvrir le feu contre la nature » (DIKÖTTER, 2023, p. 230).
En ce sens, le maoïsme a reproduit une vision similaire à celle du stalinisme soviétique qui, comme nous l’avons vu précédemment, concevait la nature comme une « force consciemment antisocialiste qui devait être supprimée » et soumise « à la volonté humaine dès sa racine » (WEINER, 2024, p. 248). Il s’agit d’une approche dualiste de la relation entre les êtres humains et la nature, qui exclut totalement la préoccupation de Marx de rétablir l’équilibre métabolique entre les deux pôles (nature-société).
Les dérives écocides inhérentes à cette approche se sont pleinement déployées pendant la GSA. En l’espace de cinq ans, le maoïsme a concentré toutes les ressources productives, humaines et politiques pour mener la « nouvelle guerre » contre la nature, provoquant un degré de destruction environnementale sur plusieurs fronts.
Forêts
Les forêts du pays ont été sévèrement décimées pendant le GBA. Parmi les principales causes de la déforestation, on trouve la ruée vers le bois déclenchée par la campagne de l’acier. Afin d’augmenter de manière exponentielle la production de cet alliage, le gouvernement a ordonné la construction d’une multitude de fours artisanaux dans les arrière-cours des maisons de campagne. Ainsi, du jour au lendemain, des millions de paysan·es sont passé·s du labour de la terre à la « forge ».
Outre la qualité déplorable de l’acier produit dans des fours artisanaux par des personnes sans aucune connaissance technique, les paysan·es ont rasé des forêts entières pour couper des arbres et extraire du bois destiné à alimenter les fours. Dans le comté de Yizhang, dans le Hunan, les deux tiers des forêts luxuriantes qui couvraient autrefois les montagnes ont été abattus, et en 1959, celles-ci étaient déjà totalement dévastées.
Un autre facteur qui a favorisé la déforestation a été la collectivisation forcée, qui a entraîné une terrible famine en raison de la chute brutale de la production de céréales et de viande. À cela s’ajoutait une pénurie de combustible pour cuisiner, les forêts ayant été détruites pour fondre l’acier.
De plus, comme la terre appartenait à « tout » le peuple, le gouvernement a démantelé une grande partie du système de protection des ressources naturelles, ce qui a facilité le vol de bois pour survivre. Dans la région de Wudu, dans le Gansu, le personnel chargé de surveiller les forêts est passé de 760 avant la GSA à moins de 100 en 1962.
Le vol de bois entre communautés était une pratique courante, tout en étant symptomatique de la rupture des relations de solidarité sociale. À Huariou, une centaine d’agriculteur·ices ont été envoyé·es à la frontière avec le comté de Yanqing, où ils ont illégalement abattu 180 000 arbres en trois semaines.
Cela témoigne de la terrible situation sociale qui affligeait les masses chinoises, en particulier dans les campagnes. « Ce qu’il y a sous la marmite est encore plus rare que ce qu’il y a dans la marmite », disait un dicton populaire de l’époque. Le feu est devenu un produit de luxe qui s’échangeait dans les « économies de troc » des villages.
Dans ce contexte de désespoir causé par la famine et de « sauve qui peut », les plans de reboisement étaient voués à l’échec dès le départ. Par exemple, en 1959, des milliers de volontaires ont été envoyé·es depuis Pékin pour cultiver 2 600 hectares de feuillage protecteur dans la réserve des tombes Ming, mais la communauté locale en a détruit plus de la moitié en moins d’un an.
Les incendies ont également dévoré d’énormes portions de la couverture forestière. Les urgences liées aux incendies ont augmenté en raison de l’activité humaine accrue dans les forêts, combinée au manque de gardes forestier·ères. Rien que dans le Hunan, 56 000 hectares ont été dévorés par les flammes lors de milliers d’incendies pendant la GSA. Une situation similaire s’est produite dans les plaines du Shaanxi et du Gansu, où 2 400 incendies ont été signalés, détruisant 15 000 hectares au printemps 1962.
Pour toutes ces raisons, entre 1958 et 1962, la destruction des forêts a atteint des niveaux jamais vus en Chine. Dans les comtés de la province du Liaoning, 70 % du couvert forestier a été perdu, tandis qu’à Kaifeng, la destruction a été totale, entraînant la désertification de 27 000 hectares.
« Jamais auparavant une telle diversité de forêts (…) n’avait subi une attaque aussi immense et prolongée » (DIKÖTTER, 2023, p. 233). Une conclusion qui rend compte du degré de destruction des forêts provoqué par l’aventure bureaucratique de Mao.
Eau
En ce qui concerne l’eau, le tableau n’était pas plus réjouissant. La bureaucratie chinoise a ordonné la réalisation de projets d’irrigation aux dimensions pharaoniques, dans le but de disposer de ressources en eau pour les nouvelles plantations. Dans leur grande majorité, ces travaux ont été réalisés à la hâte et sans véritable planification, ce qui a perturbé le système naturel de l’eau et augmenté le risque d’inondations.
Prenons le cas de Cangzhou, situé dans la région de Hebei. Là-bas, un typhon a provoqué d’énormes inondations qui ont submergé la moitié des champs cultivés. Une équipe de recherche qui s’est rendue sur place a découvert que le système naturel de drainage avait été détruit par les travaux d’irrigation réalisés dans le cadre des projets du GBA.
De même, des ouvrages défectueux ont été construits dans tout le pays par des centaines de millions de paysan·es affamé·es et dépourvu·es des connaissances techniques appropriées. Cela s’est traduit par un gaspillage exorbitant de ressources humaines et économiques, en plus d’exposer les communautés voisines à des risques et à des accidents.
Un exemple dramatique fut le projet visant à « dompter le fleuve Huai », pour lequel les barrages de Banqiao et Shimantan furent construits entre 1957 et 1959. En août 1975, un typhon frappa la région et ces barrages s’effondrèrent, provoquant la mort de 230 000 personnes par noyade et par des causes indirectes liées à la catastrophe.
Dans le Henan, la situation n’était pas meilleure. En 1980, 2 976 barrages, tous construits pendant la période du GBA, se sont rompus.
Terre
Alors que l’on espérait augmenter la productivité des sols, c’est le contraire qui s’est produit pendant cette période, car d’énormes portions des terres cultivées se sont salinisées, en grande partie à cause des projets pharaoniques d’irrigation dans les zones arides, les faibles précipitations ne permettant pas d’éliminer les sels solubles accumulés transportés depuis d’autres zones.
Bien qu’il n’existe pas de données précises, environ 10 à 15 % de toutes les terres irriguées pour la culture céréalière ont été perdues. Cependant, les pourcentages varient selon les régions : dans le Henan, la salinisation est passée de 8 % à 28 %, tandis que dans le Hebei, 1,5 million d’hectares ont été perdus.
Parallèlement, dans d’autres régions, des centaines de milliers d’hectares ont été désertifiés par la déforestation afin de créer de nouvelles terres cultivables pour des cultures étrangères. Prenons le cas du bassin de Qaidam, où les communautés ont été contraintes de déboiser 100 000 hectares de buissons et de végétation désertique indigène pour cultiver des céréales. Il n’a pas fallu longtemps pour que les habitant·es des fermes collectives abandonnent les lieux, fuyant le sable qui recouvrait voracement les terres.
Pollution
Le projet d’industrialisation du pays en quinze ans afin de dépasser une puissance impérialiste comme la Grande-Bretagne a provoqué une terrible pollution de l’eau et de l’air autour des usines construites sans planification. En d’autres termes, la bureaucratie chinoise a orienté la construction d’usines un peu partout, mais le pays ne disposait pas d’installations de traitement des déchets urbains ou industriels.
Pour cette raison, les rivières se sont transformées en déversoirs d’eaux usées et de produits chimiques industriels dangereux. Parmi les substances déversées figuraient le phénol, l’arsenic, le fluorure, les nitrates et les sulfates.
Dans les fleuves Songhua et Mudan, par exemple, les niveaux de phénol pendant le GBA ont oscillé entre 2 et 24 milligrammes par litre, alors que le maximum recommandé est de 0,001 milligramme pour l’eau potable et de 0,01 pour l’élevage des poissons. Cela a entraîné la mort de centaines de millions de poissons, comme ce fut le cas dans la rivière Nen, un affluent de la Songhua, où les pêcheur·euses ont retiré 600 tonnes de poissons morts en une journée au printemps 1959.
Les compagnies pétrolières ont fait de même, déversant chaque année 24 000 tonnes de kérosène dans les rivières. Les usines textiles, de cuir, de papier et de produits chimiques de Lanzhou, un centre industriel situé au nord-ouest du pays, sont passées de 1 680 tonnes d’eaux usées en 1957 (l’année précédant le lancement du GBA) à 12 750 tonnes deux ans plus tard.
Situées à proximité des centres urbains, les usines ont généré une pollution considérable qui a eu des répercussions énormes sur les travailleurs et les communautés environnantes, dont la seule source d’eau était les rivières polluées. À Nanquim, une seule usine employant 275 travailleur·euses produisait quotidiennement entre 80 et 90 tonnes d’eaux usées contenant des matières radioactives qui étaient déversées dans la rivière Qinhuai.
Faune
En ce qui concerne la faune, elle a été victime des campagnes menées par Mao pour éliminer les « fléaux ». Comme nous l’avons souligné au début de cette section, il était obsédé par l’idée de mobiliser les masses pour conquérir la nature. Dans cette optique, il a lancé en 1958 un appel à éliminer les souris, les mouches, les moustiques et les moineaux.
Les moineaux, en particulier, étaient considérés comme des « ennemis » à vaincre, car ils mangeaient les graines des céréales, ce qui nuisait aux perspectives d’augmentation de la production agricole. À cette fin, Mao ordonna la mobilisation synchronisée de la population, afin qu’elle fasse du bruit avec des tambours et des casseroles à la même heure, effrayant ainsi les moineaux et les obligeant à voler jusqu’à ce qu’ils meurent d’épuisement. Chaque jour, des millions de personnes montaient sur les toits des immeubles dans les villes ou à la cime des arbres dans les campagnes pour mener la « guerre » contre ces oiseaux. Iels détruisaient également les œufs et les nids.
Outre les innombrables accidents causés par les chutes de personnes depuis les bâtiments et les arbres, les dommages causés à la nature ont été considérables. À Nankin, 330 kilos de poudre à canon ont été utilisés en deux jours pour tirer sur les moineaux, mais en réalité, tous les types d’oiseaux étaient tués. De même, des appâts empoisonnés ont été utilisés dans les forêts, provoquant la mort de loups, de lapins, de moutons, de poulets, de canards, de chiens, de pigeons et d’autres espèces.
Selon un rapport de Shanghai, la guerre contre les nuisibles a permis d’éliminer les quantités suivantes : 48 695,49 kilos de mouches, 930 486 souris, 1 213,05 kilos de cafards et 1 367 440 moineaux.
Les moineaux ont été menés au bord de l’extinction, mais ils ont été retirés de la liste des nuisibles lorsque la bureaucratie maoïste s’est rendu compte qu’ils mangeaient des insectes. Mais cette mesure a tardé à venir, car auparavant, le pays avait souffert du fléau des insectes nuisibles à partir de 1958, qui avaient affecté les récoltes agricoles. Dans la province du Hubei, environ 15 % de la récolte de riz a été dévorée par un fléau de sauterelles.
6- En conclusion
La RPC a été fondée après le triomphe d’une révolution sociale colossale menée socialement par la paysannerie et dirigée politiquement par le parti-guérilla de Mao. Elle a conquis l’indépendance de la nation asiatique face à l’impérialisme et s’est radicalisée dans un sens anticapitaliste, expropriant les capitalistes et les propriétaires terrien·nes.
Malgré cela, la classe ouvrière n’a jamais gouverné dans ce pays asiatique et, bien qu’elle ait obtenu certaines concessions économiques de la part des dirigeants, elle n’a pas participé aux décisions concernant la planification de l’économie et de la société dans son ensemble, qui sont restées entre les mains de la direction.
De même, les paysan·es qui ont mené la révolution et obtenu la réforme agraire ont ensuite été soumis·es à des méthodes d’exploitation du travail brutales.
Le maoïsme a relancé de nouvelles formes d’exploitation du travail et développé un productivisme bureaucratique aux conséquences écologiques désastreuses, car il a très tôt considéré la nature comme un ennemi à vaincre dans le cadre d’un nouveau type de « guerre ».
C’est pourquoi, dans les économies planifiées sous commandement bureaucratique, on n’a jamais tenté de rétablir le métabolisme socio-naturel entre les êtres humains et la nature. Au contraire, ces formations sociales ont été le théâtre de plusieurs des pires écocides perpétrés au XXe siècle.
Le « Grand Bond en avant » a été un acte de barbarie écologique planifié, mené de manière improvisée par une bureaucratie qui, se croyant dotée d’une « intelligence universelle » contrôlant le cours de l’histoire, a mobilisé toutes les ressources du pays au service d’objectifs irrationnels. Bien que les données soient controversées, les recherches les plus récentes semblent confirmer qu’environ 45 millions de personnes sont mortes pendant le GBA à la suite de la famine qui a frappé le pays entre 1958 et 1962.
La principale leçon que nous pouvons tirer de l’étude du GBA est qu’il ne peut y avoir d’État ouvrier sans une planification socialiste démocratique, qui permette à la classe ouvrière et à l’ensemble des masses exploitées de décider de l’orientation que doivent prendre la production et la consommation dans la perspective d’une transition vers le socialisme.
C’est la seule façon de rompre avec la logique productiviste, qu’elle soit promue par les capitalistes ou développée par la bureaucratie stalinienne. C’est la seule façon de mettre fin au gaspillage des ressources et à la destruction de la nature, en orientant la production sociale vers la création de valeurs d’usage pour satisfaire les besoins matériels de la société et, en même temps, permettre le plein développement des potentialités humaines en équilibre avec la nature.
Notes
[1] Pour approfondir le bilan stratégique de notre courant concernant la révolution chinoise, nous suggérons la lecture de l’essai China 1949: revolución campesina anticapitalista (Chine 1949 : révolution paysanne anticapitaliste) de Roberto Sáenz, dans lequel il analyse les éléments historiques et politiques de cet événement central de la lutte des classes du XXe siècle.
[2] Nous précisons que le maintien au pouvoir du PCC ne signifie pas que la Chine reste un État bureaucratique. Notre courant estime que le capitalisme a été pleinement restauré dans le géant asiatique et qu’il s’agit actuellement d’un impérialisme en construction qui est entré de plain-pied dans la lutte pour l’hégémonie mondiale avec les États-Unis. Pour approfondir le sujet, nous suggérons la lecture de China hoy: problemas, desafíos y debates (La Chine aujourd’hui : problèmes, défis et débats) de Marcelo Yunes.
[3] Pour élaborer cette section, nous avons repris plusieurs extraits de nos recherches La política (anti)ecológica en la URSS (La politique (anti)écologique en URSS) et Apuntes críticos sobre el balance del estalinismo (Notes critiques sur le bilan du stalinisme).
[4] Ajoutons que cela s’est reproduit dans les États d’Europe de l’Est. Voir Démocraties populaires et résistance ouvrière : une approche historique des États bureaucratiques du Glacis (1945-1956).
[5] D’autre part, cette période a été marquée par l’émergence d’un mouvement de masse dans plusieurs pays d’Europe de l’Est, comme le « Mai tchécoslovaque » et la révolte ouvrière en RDA en 1953, ainsi que l’« Octobre polonais » et la révolution hongroise de 1956.
[6] Ce n’est pas un hasard si Staline avait des différends avec Tito et Mao. Tous deux avaient en commun d’avoir mené de véritables révolutions de libération nationale qui se sont radicalisées dans un sens anticapitaliste. Bien que les régimes qu’ils dirigeaient fussent bureaucratiques, ils étaient des personnalités qui ne se soumettaient pas docilement aux ordres du Kremlin, contrairement aux autres « dirigeant·es » de l’appareil qui étaient à la tête des États satellites du Glacis, imposé·es par l’URSS.
Sources
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