Les élections provinciales en Kanaky polarisées par la question nationale

Les provinciales 2026 en Kanaky-Nouvelle-Calédonie témoignent d’une polarisation croissante entre loyalistes et indépendantistes sur les enjeux de négociations de nouveaux accords avec la France.

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Les élections provinciales de Kanaky-Nouvelle-Calédonie se sont tenues ce dimanche 28 juin, premières élections depuis le référendum de 2021 et les mobilisations de 2024. Ces élections qui servent à élire les membres des assemblées des trois provinces du territoire, vont aussi servir à déterminer la composition du Congrès de la Nouvelle-Calédonie qui sera chargé de constituer le nouveau gouvernement. Cette année, l’enjeu de l’élection est de décider qui sera à la tête des discussions avec le gouvernement français pour les renégociations des accords de Bougival et Élysée-Oudinot annoncées par Sébastien Lecornu.

 

Une polarisation entre indépendantistes et loyalistes

Malgré l’intégration de 10 500 nouvelles et nouveaux électeur·trices au corps électoral, le portant ainsi à 192 000, la participation aux élections provinciales 2026 – 63,7 % – est en baisse par rapport à 2019 – 66,5 %. Les deux années de retard de ce scrutin n’ont pas servi à créer une attente, constamment repoussé par le gouvernement français favorable aux loyalistes, pour permettre l’extension du corps électoral avant sa tenue et de laisser s’essouffler la vague indépendantiste de mai 2024.

Dans les provinces Nord et des îles Loyauté, traditionnellement indépendantistes, la lutte électorale s’est jouée entre les différents partis composant le FLNKS – Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste. Ainsi la province Nord dirigée par l’Union Nationale pour l’Indépendance (UNI), formation indépendantiste modérée, est passée à l’Union Calédonienne (UC) qui a fait campagne sous le nom du FLNKS. L’UC, au travers de la CCAT (Cellule de Coordination des Actions de Terrains) et de la figure de Christian Tein qui a joué un rôle majeur lors des blocages et manifestations contre la révision antidémocratique de la constitution et du corps électoral décidée par le gouvernement français.

La province Sud, où se situe la capitale Nouméa, reste dirigée par Les Loyalistes menés par Sonia Backès. Les loyalistes comme les indépendantistes du FLNKS voient leur nombre de sièges augmenter, au détriment de petites listes centristes ou loyalistes à droite de la formation de Backès, qui n’ont pas atteint les 5 % nécessaires. Le rapport de force reste cependant très en faveur des loyalistes qui possèdent 28 des 40 sièges de l’assemblée contre 7 pour les indépendantistes ; les 5 sièges restants ont été remportés par Éveil Océanien, parti centriste de la communauté wallisienne et futunienne de Kanaky.

La question nationale a fait passer les nombreuses problématiques sociales de la Kanaky à l’arrière-plan de ces élections, dans un territoire marqué par les inégalités sociales entre les riches propriétaires caldoches du Sud et les prolétaires kanak. L’Union Calédonienne a fait campagne sur le sous-financement du système de protection sociale, la fragilisation des services publics, l’inflation et le chômage – qui touche principalement les kanaks ; et dénonce les blocages de réformes sociales entretenus par les loyalistes avec la complicité de la France. Pour l’UC, la Kanaky souveraine devra radicalement transformer son système économico-social pour servir avant tout les intérêts des habitant·es de la Kanaky et sortir de la logique coloniale.

Les Loyalistes – Le Rassemblement, parti lié à LR en métropole porte un programme colonial et pro-patronal : toujours plus exploiter le nickel, intensifier la mise en tourisme, diminuer les charges sociales des entreprises sur le territoire, augmenter la présence policière et démolition des bidonvilles de Nouméa pour y construire des « dispositifs de location-ventes pour favoriser l’accès à la propriété des classes moyennes ».

 

Contexte et enjeux du corps électoral

Les mobilisations de la jeunesse kanak des quartiers populaires de Nouméa ne se sont pas traduites par une hausse de leur participation électorale ; bien que la droite loyaliste de Sonia Backès a attaqué les aides sociales en représailles aux émeutes de 2024. Ce sont les kanak des quartiers pauvres qui ont subi ces attaques les premier·es : hausses du ticket modérateur de l’assurance maladie, suspension des remboursements de l’aide médicale, restrictions des bourses scolaires, des aides à la cantine scolaire et aux transports. Les différents partis indépendantistes comptaient sur la colère de ce secteur de la population pour faire barrage aux loyalistes et diminuer leur poids au Congrès de Nouvelle-Calédonie faute de pouvoir imposer un rapport de force à l’assemblée de la Province Sud.

Les indépendantistes comptaient aussi sur un sursaut électoral de leur base pour faire contrepoids aux 10 500 « natifs » (expression utilisée par le gouvernement) intégré·es au corps électoral suite à la loi organique adoptée par l’Assemblée Nationale française à la fin mai, à moins d’un mois du scrutin. Prévue dans l’Accord de Bougival, une loi constitutionnelle pour l’intégration de toute personne justifiant de 15 ans de résidence en Kanaky au corps électoral avait été rejetée par l’Assemblée en avril. La loi organique a permis d’accomplir partiellement la volonté de l’exécutif en intégrant au corps électoral les 10 500 « natifs » – personnes nées en Kanaky mais sans droit de vote. Ces « natifs » sont les enfants nés en Kanaky des colons installés après la signature de l’Accord de Nouméa en 1998, qui sont aujourd’hui toujours exclus du corps électoral. Les loyalistes revendiquent toujours l’élargissement des inscrit·es de la liste électorale spéciale des provinciales aux 220 000 inscrit·es de la liste générale des élections nationales.

Le gel du corps électoral est une victoire du mouvement indépendantiste kanak, pour faire face à leur mise en minorité par la colonisation de peuplement. Ce gel a servi à la création du corps électoral spécial, comprenant celles et ceux pouvant voter aux élections provinciales et lors des trois référendums sur l’indépendance. Le mot d’ordre des luttes indépendantistes du siècle dernier était l’avenir en commun, le partage du droit à l’autodétermination des Kanak avec les victimes de l’Histoire, les enfants des bagnard·es et colons né·es en Kanaky.

Les loyalistes et le gouvernement Macron n’ont cessé de s’en prendre à cet avenir en commun, en poussant l’élargissement du corps électoral et en manipulant les conditions du scrutin du troisième référendum en 2021. Ces attaques ont marqué la fin de la période de paix sociale post-1998 ; depuis 2021, la polarisation entre indépendantistes et loyalistes est croissante, le dialogue entre les deux camps est rompu et les formations centristes peinent à trouver une place. En réaction à cette offensive coloniale, une frange nationaliste est apparu au sein des indépendantistes kanak, réclamant le droit à l’autodétermination pour le seul peuple kanak, constatant les échecs du partage de celui-ci.

 

Constitution du Congrès et négociations avec la France

Au Congrès de la Nouvelle-Calédonie, le rapport de force reste similaire à la mandature de 2019. Les 54 sièges seront occupés par 24 élu·es loyalistes, 26 élu·es indépendantistes, majoritairement du FLNKS et 4 sièges pour Éveil Océanien. Le parti centriste avec ses quelques sièges conserve son rôle de point de bascule lors des votes.

Le Parti Travailliste, organisation d’extrême-gauche issue de l’USTKE (Union Syndicale des Travailleurs Kanak et des Exploités) ne garde qu’un siège grâce à sa participation à la liste unitaire FLNKS dans la province Sud. Le parti ayant fait campagne hors FLNKS dans les provinces Nord et des Îles a perdu ses sièges aux deux assemblées provinciales.

Avec une telle polarisation et une absence de dialogue entre les deux camps, les négociations prévues par Sébastien Lecornu cet été risquent d’aboutir aux mêmes résultats que les précédents accords. Les indépendantistes radicaux du FLNKS risquent de nouveau de quitter la table des négociations faute d’un accord favorable, les loyalistes prendront ce que donne le gouvernement qui penche toujours en leur avantage.

Contrairement aux accords de Bougival et Élysée-Oudinot qui gardaient une certaine légitimité par la signature des organisations centristes et indépendantistes modérées. Mais ces organisations centristes ont aujourd’hui perdu beaucoup de leur poids, la légitimité d’un accord signé uniquement par les loyalistes serait révélatrice de la partialité du gouvernement français. Si un tel accord était trouvé, il faudra s’attendre à de nouvelles mobilisations comme lors de l’année 2024.

Pour les deux forces, la question nationale ne pourra pas être résolue par le gouvernement Macron, les espoirs se portent sur le résultat des présidentielles 2027. Les possibles candidat·es de droite s’opposent à une indépendance de la Kanaky, à gauche certain·es propose toute sorte de statuts spéciaux. 

Jean-Luc Mélenchon propose un référendum en France – métropolitaine et ultramarine – sur l’indépendance de la Kanaky. Un tel scrutin priverait les kanak de la prise de décision des conditions de leur autodétermination. S’il annonce qu’en cas de victoire de l’indépendance, il n’enverra pas de forces de répression, il n’y a aucune confiance à avoir en ce représentant de la bourgeoisie. Jean-Luc Mélenchon ne tient pas un discours sans mentionner la présence de la France sur les sept continents et sa puissance maritime ; et que la présence dans l’Indo-Pacifique est vitale pour le maintien d’un impérialisme français pesant sur l’échiquier international. Ni la classe ouvrière en France, ni la classe ouvrière en Kanaky ne doit se faire d’illusions sur les intérêts que Mélenchon défend derrière ces discours.

La suite de la lutte pour l’indépendance de la Kanaky est à chercher du côté de celles et ceux qui se sont mobilisé·es en 2024 dans les manifestations, grèves, blocages et émeutes, sans aucune illusion envers les institutions ou accord d’égal à égal avec la France. Les organisations ouvrières en métropole doivent construire un mouvement de solidarité internationaliste qui portent la voix indépendantistes face à notre propre impérialisme.

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