
Source : IzquierdaWeb
« L’organisation bolchevique était l’œuvre de Lénine lui-même. L’idée même d’organisation occupe une place centrale dans le léninisme : organisation de l’instrument révolutionnaire ; organisation de la révolution en tant que telle ; organisation de la société à laquelle la révolution a donné vie. L’insistance sur la nécessité absolue de l’organisation se retrouve dans tous les écrits et tout le parcours de Lénine »[1].
Les enseignements de Lénine revêtent un caractère si universel qu’ils concernent les fondements essentiels de tout parti digne de ce nom, que ce parti en soit au stade d’une organisation d’avant-garde (voire d’un simple groupe de propagande), ou qu’il exerce une influence sur certains secteurs des masses : « Ce que je défends tout au long de ce livre [Que faire ?], de la première à la dernière page, ce sont les principes élémentaires de toute organisation de parti que l’on puisse imaginer ».[2]
Dans le même temps, le « modèle » de parti léniniste, à tous les stades, doit posséder les traits d’un parti d’avant-garde par rapport à l’ensemble de la classe ouvrière. Nous nous expliquons : en tant que parti politique et non pas simplement comme mouvement revendicatif, il doit toujours tendre à incarner les intérêts les plus stratégiques des travailleurs. En ce sens, il ne doit jamais marquer le pas avec les éléments ayant la conscience la plus arriérée : « La social-démocratie, partout et toujours, a été, et ne peut cesser d’être, la représentante des travailleurs ayant une conscience de classe, et non des travailleurs sans conscience de classe »[3]. Nous insistons : le parti révolutionnaire doit toujours être l’avant-garde de la classe : « Le parti doit être uniquement l’avant-garde, le chef de file des vastes masses de la classe ouvrière ; l’ensemble (ou presque l’ensemble) de celles-ci “travaillent sous le contrôle et la direction” des organisations du parti, mais l’ensemble de ces mêmes masses ne peut ni ne doit appartenir au parti »[4].
Dans le même ordre d’idées, Liebman souligne que : « La conviction de Lénine selon laquelle la révolution russe devait nécessairement être l’œuvre d’un groupe d’avant-garde et non d’un parti de masse ne reposait pas uniquement sur les caractéristiques circonstancielles de la Russie de son époque, mais aussi sur la manière dont il concevait la relation entre la classe ouvrière et le parti prolétarien ; pour être plus précis, elle découlait de sa vision générale concernant la conscience de classe que le prolétariat possédait ou ne possédait pas »[5].
Mais il existe un autre aspect concernant les caractéristiques du parti et ses étapes de construction. Qu’entendons-nous par là ? Que les lois spécifiques d’une organisation se trouvant à un stade de construction d’avant-garde – c’est-à-dire qui cherche à se frayer un chemin non seulement face aux forces bourgeoises, mais aussi au sein même de la gauche – sont différentes de celles qui s’appliquent lorsqu’une lutte d’influence entre différentes franges des masses est déjà engagée.
Ces lois ne peuvent être identiques à celles qui caractérisent généralement une organisation déjà hégémonique au sein même de la gauche et des secteurs les plus avancés de la classe ouvrière, et qui s’est lancée corps et âme dans le travail de masse.
Ce saut qualitatif, en raison de sa mécanique si complexe, n’a été résolu correctement qu’à de rares occasions : même du vivant de Lénine et de Trotsky à la tête de la IIIe Internationale, cela n’a pas été une tâche aisée. Sans parler du mouvement trotskiste de l’après-guerre.
De très nombreuses expériences se sont enlisées dans ce saut car, si les tensions au sein des petites organisations révolutionnaires proviennent davantage du sectarisme, celles des organisations confrontées au saut vers les masses proviennent, de manière caractéristique, de l’opportunisme.
Il est clair, d’autre part, que ce qui précède ne doit en aucun cas servir de prétexte pour ne pas relever ce défi, sous peine de devenir une secte irrémédiable qui rendrait un bien mauvais service à la classe ouvrière elle-même, laquelle – comme l’expérience historique l’a démontré de manière flagrante – ne peut mener à bien une révolution proprement socialiste sans un grand parti socialiste révolutionnaire jouissant d’une influence parmi les masses. En résumé : au-delà des déterminants généraux de tout parti révolutionnaire que nous avons vus plus haut, en ce qui concerne les étapes de sa construction, diverses lois entrent en jeu et le passage d’une étape à l’autre constitue le défi le plus difficile et, historiquement, le moins bien résolu en matière de construction de l’organisation révolutionnaire. Cependant, dans ce qui suit, nous nous concentrerons surtout sur le fonctionnement de ces lois dans le cas des organisations au stade d’avant-garde et nous n’aborderons que brièvement le saut vers les masses.
La loi du plus fort
Les lois régissant la construction d’une organisation au stade de parti d’avant-garde sont marquées par un paradoxe : si sa politique doit toujours se référer aux exigences objectives de la lutte des classes, pour y répondre, d’une certaine manière, elle n’a d’autre choix que d’aller de l’avant aux dépens du reste de la gauche elle-même. Cela s’explique par le fait que l’«espace» et le terrain politique objectif plus général dont dispose habituellement la gauche révolutionnaire (bien sûr, cela varie considérablement lorsque des situations révolutionnaires s’ouvrent) ont des dimensions déterminées qui obligent les courants à s’affronter les uns les autres.
Dans l’expérience historique que nous connaissons le mieux, celle de l’ancien MAS – qui avait « réglé » les rapports de force au sein de la gauche –, celui-ci a réussi en quelques années à étendre son « espace » d’action au-delà de l’avant-garde. Mais la terrible contradiction est apparue lorsqu’il a commencé à frôler le péronisme : il est entré dans une spirale de crise qui l’a conduit à sa dissolution. Son projet était mal conçu pour lui permettre de gagner en influence auprès de larges secteurs des masses : il s’agissait d’un projet essentiellement de quartier, géographique et électoral, plutôt que d’un projet organique, syndical et structurel. Ce détournement opportuniste en matière d’organisation – associé à toute une série d’autres raisons – a causé sa perte.
Mais ce qui est habituel parmi les courants d’avant-garde dépourvus de poids de masse, c’est une construction qui se fait aux dépens de l’autre. Les « espaces » se créent parce qu’un courant « s’effondre » et qu’un autre, qui s’est progressivement renforcé, vient l’occuper. Il s’agit d’une sorte de « loi de la sélection naturelle politique », de la survie du plus apte, bien que plus « lamarckienne[6] » que « darwinienne » car, contrairement à la nature, dans la société, le facteur subjectif de la volonté[7] entre en ligne de compte. Il s’agit d’une loi matérialiste qui régit la vie des courants révolutionnaires : ils doivent s’affronter les uns contre les autres ; celui qui possède le plus de capacités et qui survit dans un environnement hostile se construit :
telle est la loi.
Selon Liebman, Martov lui-même, à l’époque de l’ancienne Iskra, soulignait que « la lutte entre les “iskristes” et les opposants à la centralisation prenait parfois la forme d’une “guerre de guérilla” dans laquelle des “tactiques subversives” devaient être employées et où, finalement, “la loi du plus fort finissait par s’imposer”. C’est ainsi que les militants apprennent leurs premières leçons [dans « l’art de la lutte entre tendances politiques »] [8]. Du point de vue qui précède, et au cours de cette lutte acharnée, qui couvre souvent toute une période historique (ce fut précisément l’expérience des bolcheviks et des mencheviks dans la Russie prérévolutionnaire[9]), lorsqu’il s’agit de tirer parti des réussites ou des positions politiques, le plus « fort » est celui qui « en prend le plus » au moment de la e la « répartition » : s’il y a dix camarades à gagner, le courant le plus fort en garde sept, et les plus faibles se « partagent », entre eux, un chacun… Le fait est que toute organisation révolutionnaire qui ne se conforme pas à ces lois objectives de confrontation, de sélection et de recrutement au sein de l’avant-garde se trouvera incapable de faire un saut qualitatif constructif. C’est exactement ce que soulignait Trotsky dans son bilan du débat Lénine-Luxembourg sur la question de l’organisation (débat qui s’est soldé par la victoire de la thèse léniniste). En effet, comme le disait Trotsky, le problème de Luxemburg était qu’elle n’avait pas la capacité de comprendre que la construction de l’organisation révolutionnaire est déterminée par un effort subjectif visant à sélectionner, recruter, concentrer et former les meilleurs éléments de l’avant-garde afin qu’ils constituent l’épine dorsale du parti. Rosa s’est retrouvée irrémédiablement cantonnée au statut de «spontanéiste », car, compte tenu des circonstances historiques qu’elle a connues, son approche tenait beaucoup du pari sur l’émergence spontanée et indépendante de la base ouvrière contre l’appareil de la direction social-démocrate, ce qui n’était pas mauvais en soi, mais qui a minimisé l’autre tâche qu’elle s’était fixée : la construction d’une fraction forte et centralisée au sein de la social-démocratie allemande. Mais revenons à notre sujet. Comme nous l’avons souligné, ce qui nous intéresse, c’est de mettre en évidence les lois de croissance d’une organisation d’avant-garde. Ces lois sont dialectiques, tout comme le sont les lois du mouvement tant dans la nature que dans la société. Il s’agit d’une compréhension profonde du fonctionnement de cette loi : les sauts qualitatifs se produisent après une progression caractérisée par d’énormes efforts et des développements quantitatifs préalables. Autrement dit, la loi de l’accumulation dans le domaine de la nature, de l’économie et aussi de la construction du parti nécessite une base matérielle, un effort préalable, qui occupe en réalité la quasi-totalité de l’histoire du processus, dans lequel la période d’accumulation quantitative s’étend sur une longue période de développement. Il s’agit d’une loi de développement marquée par de longues périodes d’accumulation quantitative précédant de courtes périodes d’explosion révolutionnaire qualitative.
En résumé : des tonnes d’efforts « réformistes » sont nécessaires pour créer les conditions matérielles d’un saut qualitatif en matière de construction du parti révolutionnaire.
Quand « la volonté est tout »
Mais il y a autre chose en ce qui concerne l’organisation d’avant-garde : il s’agit du passage d’une organisation qui dépend de la seule volonté de ses membres (caractéristique des organisations d’avant-garde) à celle d’un courant, disons, historique. À cet égard, Gramsci (qui faisait manifestement preuve d’une grande sensibilité en matière d’organisation) soulignait un point très pertinent. Nous citons in extenso : « La question de savoir quand un parti est constitué, c’est-à-dire quand il a une tâche précise et permanente, suscite de nombreuses discussions. On peut véritablement dire qu’un parti n’est jamais parfait ni constitué, en ce sens que tout développement crée de nouvelles obligations et de nouvelles tâches (…). On souhaite ici faire allusion à un moment particulier de ce processus de développement, au moment immédiatement postérieur à celui où un fait peut exister ou ne pas exister, en ce sens que la nécessité de son existence n’est pas encore devenue « impérieuse », mais dépend « en grande partie » de l’existence de personnes dotées d’une extraordinaire force de volonté et d’une volonté extraordinaire.
« Quand un parti devient-il historiquement « nécessaire » ? Lorsque les conditions de son « triomphe » sont au moins en voie de se former et permettent de prévoir normalement ses développements ultérieurs. Mais quand peut-on affirmer qu’un parti ne pourra pas être détruit par des moyens normaux ? Pour répondre à cette question, il faut développer un raisonnement : pour qu’un parti existe, il faut que trois éléments (à proprement parler, trois groupes d’éléments) convergent :
« Un élément diffus, composé d’hommes ordinaires, moyens, dont la participation est rendue possible par la discipline et la fidélité, et non par un esprit créateur et hautement organisateur. Sans eux, il est vrai que le parti n’existerait pas, mais il est tout aussi vrai que le parti n’existerait pas « uniquement » grâce à eux. Ils constituent une force dans la mesure où quelqu’un les centralise, les organise et les discipline, mais si cette autre force vive de cohésion fait défaut, ils se disperseront et s’annuleront dans une pulvérisation impuissante. « L’élément principal de cohésion qui centralise à l’échelle nationale, qui confère efficacité et puissance à un ensemble de forces qui, livrées à elles-mêmes, ne compteraient pour rien ou presque ; cet élément est doté d’une force intensément cohésive, centralisatrice et disciplinante, et aussi, ou peut-être même pour cette raison, inventive (si l’on entend « inventivité » dans une certaine orientation, selon certaines lignes de force, certaines perspectives, et aussi certaines prémisses) ; il est également vrai que cet élément ne formerait pas à lui seul le parti, mais il le formerait, en tout état de cause, davantage que le premier élément considéré. On parle de capitaines sans armée, mais en réalité, il est plus facile de former une armée que de former des capitaines. À tel point qu’une armée déjà existante est détruite si elle se retrouve sans capitaines, tandis que l’existence d’un groupe de capitaines, coordonnés, d’accord entre eux, ayant des objectifs communs, ne tarde pas à former une armée même là où elle n’existe pas.
Un élément intermédiaire qui relie le premier au second, qui les mette en contact non seulement « physiquement », mais aussi moralement et intellectuellement.
En réalité, pour chaque parti, il existe des « proportions définies » entre ces trois éléments, et l’efficacité maximale est atteinte lorsque ces « proportions définies » sont respectées.
Pour que cela se produise [c’est-à-dire la formation du parti. RS], il est nécessaire qu’une conviction inébranlable s’installe quant à la nécessité d’une solution déterminée aux problèmes vitaux. Sans cette conviction, le deuxième élément ne se formera pas, dont la destruction est la plus facile, en raison de sa rareté numérique ; mais il faut que ce deuxième élément, lorsqu’il est détruit, laisse en héritage un ferment à partir duquel il puisse se reconstruire »[10].
Nous nous excusons de la longueur de cette citation, que nous reproduisons intégralement car elle est brillante et saisit avec une immense acuité le caractère a priori « volontariste » (ce qui ne signifie pas qu’elle ne s’appuie pas sur des prémisses objectivement fondées) que présente nécessairement la construction de toute organisation d’avant-garde. Ou, pour le dire de manière plus « universelle », d’un courant politique défini par une identité telle qu’elle apporte une nuance à l’ensemble du mouvement révolutionnaire de son époque.
En définitive, selon Liebman, l’avantage dont jouissait le bolchevisme sur le menchevisme (au-delà, bien sûr, des différentes stratégies) ne résidait pas tant dans une équipe théoriquement supérieure, mais dans la capacité à maintenir en vie, malgré tous les échecs et les revers, et même dans les conditions les plus difficiles, une organisation de parti qui, pendant les périodes de réaction et de démoralisation qui ont vu l’effondrement des mencheviks, a préservé l’essentiel et assuré un avenir à la social-démocratie russe.
La politique au poste de commandement
« Je ne pense pas non plus pouvoir donner une formule sur le centralisme démocratique qui élimine « une fois pour toutes » les malentendus et les fausses interprétations. Un parti est un organisme vivant. Il se développe dans la lutte contre les obstacles extérieurs et les contradictions internes (…). Le régime d’un parti ne tombe pas du ciel, mais se forme progressivement au cours de la lutte. La ligne politique prime sur le régime ; il faut d’abord définir correctement les problèmes stratégiques et les méthodes tactiques afin de les résoudre. Les formes d’organisation doivent correspondre à la stratégie et à la tactique. Seule une politique correcte peut garantir un régime partisan sain. Il va de soi que cela ne signifie pas que le développement du parti ne donnera pas lieu à de tels problèmes d’organisation. Mais cela implique que la formule du centralisme démocratique doit inévitablement trouver une expression différente dans les partis de divers pays et aux différents stades de développement d’un même parti »[11].
Des tonnes de pages ont été écrites sur la question épineuse du régime du parti, le plus souvent inutiles. Nous souhaitons ici simplement établir une série de critères que nous estimons fondamentaux pour aborder cette problématique, en commençant par souligner qu’il ne faudrait jamais les considérer comme un « recueil de recettes ». En dernière analyse, les « règles du jeu » du fonctionnement du parti dépendent des circonstances concrètes de la lutte des classes dans lesquelles s’inscrit sa construction et, d’une certaine manière, également du stade de construction où se trouve le parti, comme le souligne Trotsky.
Nous commencerons par clarifier certaines questions fondamentales. La première est que les problèmes d’organisation (et, parmi eux, le régime du parti) découlent toujours dialectiquement de la politique. Il est tout à fait évident qu’un parti voué à une simple activité électorale aura un régime très différent de celui d’une organisation révolutionnaire dont l’activité principale consiste à intervenir au quotidien dans la lutte des classes.
Dans cette intervention, ce sont toujours les exigences posées par la lutte qui doivent prévaloir. Autrement dit, il est impossible de résoudre les problèmes liés à l’intervention du parti en imposant des intérêts étrangers à ceux de la lutte elle-même. Les intérêts irrévocables du parti doivent s’affirmer de manière à contribuer au développement, à la politisation et au triomphe de cette même lutte. Le contraire relèverait de l’instrumentalisme et de rien d’autre que de l’instrumentalisme, ce qui rendrait un bien mauvais service aux travailleurs et au progrès de leur conscience de classe.
Le régime du parti est exposé à un autre type de réductionnisme : celui qui consiste à l’interpréter de manière formaliste. Autrement dit, croire que le régime peut se retrouver prisonnier de l’application formelle d’un statut qui condamne le parti à l’inanition, anéantissant le déploiement de sa vie militante dans toute sa richesse et sa diversité. Car ce qui prime dans une organisation authentiquement révolutionnaire, c’est la politique, le contenu des enjeux stratégiques : « La fraction et le danger d’une scission du parti bolchevique à l’occasion de la lutte contre l’opposition de gauche à l’accord de Brest-Litovsk [RS] ont été vaincus non pas par des décisions formelles fondées sur les statuts, mais par l’action révolutionnaire »[12]. Dans le même esprit, Marcel Liebman insiste à maintes reprises, de manière convaincante, sur le fait que, surtout dans des conditions de montée révolutionnaire (lorsqu’il y a recul, d’autres lois, plus « fermées » en ce qui concerne la vie de l’organisation, prévalent nécessairement), le « parti de Lénine » est extrêmement souple et ouvert à la pression révolutionnaire venant d’en bas, comme nous le verrons plus loin.
Centralisme ou fédéralisme ?
Bien qu’ils découlent dialectiquement des problèmes politiques, il est clair qu’il existe – et qu’il ne peut qu’exister – une spécificité propre aux problèmes liés au régime du parti. Cette spécificité détermine plusieurs lois de fonctionnement de l’organisation : il s’agit des questions relatives au fédéralisme ou au centralisme en matière d’organisation et à la combinaison de la libre discussion[13] avec une unité de fer dans l’action.
Nous souhaitons commencer par le fédéralisme : historiquement, celui-ci a été le reflet organisationnel de l’économisme : une expression peu mûre sur le plan politique ; une façon de marcher au pas avec les éléments les plus arriérés de la classe ; la mise en avant d’intérêts « particularistes » contre l’ensemble ; un critère de dépolitisation. En somme : plusieurs des thèmes chers au courant anarchiste-autonomiste[14].
C’est précisément au tout début de la Première Internationale que s’est déroulé le débat entre les conceptions fédéralistes et centralistes en matière d’organisation. On sait que Marx était partisan du centralisme. Le partisan du fédéralisme était Bakounine. Ce dernier accusait Marx d’être un « socialiste bureaucratique » : « Les anarchistes [voyaient] dans toute centralisation un obstacle à la libre initiative locale et à l’élan révolutionnaire des masses. Loin de souhaiter que le Conseil général [de la Première Internationale, à la tête duquel se trouvait Marx lui-même] se voie attribuer des pouvoirs plus étendus afin de diriger le mouvement, ils voulaient y mettre fin complètement et le remplacer par un simple Bureau de correspondance qui maintiendrait le contact avec les groupes des différents pays, mais qui ne serait chargé, en aucun cas, de diriger leurs actions »[15].
Mais comme l’a souligné Lénine, en matière d’organisation du parti, le fédéralisme est un « cancer » : un obstacle organisationnel au libre débat et à la prise de décision politiques au sein de l’ensemble du parti. Car le fédéralisme implique une lutte de rapports de force au sein de l’organisation qui ne dépend pas des positions politiques soumises au libre débat et à la formation de majorités et de minorités politiques, mais de la mise en avant, lors des débats, de prétendues « parts » au sein de l’organisation elle-même. On sait que l’un des cancers du POUM espagnol des années des années ’30 — qui allait de pair, sur le plan organisationnel, avec son centrisme politique — était que, bien qu’il ait fini par regrouper un nombre important de militants (environ 40 000), c’était une organisation dominée par des caciques et des caudillos régionaux qui refusaient de se subordonner, pour des intérêts locaux mesquins, à toute organisation et à toute directive politique centralisées. C’est tout à fait autre chose lorsqu’on pense à l’organisation de l’État (et non plus du parti). Et lorsque, de surcroît, cet État est composé d’une série de nationalités diverses auxquelles il faut accorder sans condition la liberté d’expression : il s’agit du droit à la libre autodétermination nationale. C’est le cas — lors de la formation de l’ex-URSS du vivant de Lénine lui-même — de la question de savoir si la Russie bolchevique devait être une fédération de républiques soviétiques — position de Lénine — ou une union (position « grande-russe » de Staline). Car ce que l’Union tendait à faire, et a fait, c’était de supprimer les droits à l’autodétermination des minorités qui allaient devenir les futurs membres de l’URSS. Cependant, lorsqu’il s’agit du parti, on parle d’autre chose de très différent : le fédéralisme devient un obstacle organisationnel qui empêche l’unité de l’organisation dans son action révolutionnaire, et qui prime sur toute décision politique. Il ne s’agit pas d’un critère de démocratie au sein du parti, mais de quelque chose de très différent : un critère propre à l’appareil de « quotisation » du régime du parti.
Comme le souligne Liebman : « Le but de l’Iskra était de mettre fin à ce choc entre les différents groupes. Le centralisme de Lénine allait toutefois bien au-delà de cette volonté d’unifier : c’était une conception des relations au sein de l’organisation entre la « direction » et la « base », entre le « centre » et les « régions » qui en dépendent, une définition des règles hiérarchiques devant prévaloir au sein de l’organisation, un ensemble de questions qui soulevaient celle de la démocratie au sein du parti »[16].
Démocratie et centralisme
En second lieu, il y a la fameuse question de savoir comment établir la combinaison entre les critères de centralisation de l’action et la libre discussion démocratique au sein de l’organisation. Cette combinaison s’est historiquement exprimée dans une formule proposée par Lénine en 1906 au sein du POSDR : le centralisme démocratique[17]. Classiquement, elle fait référence — comme son nom l’indique — à un couple dialectique, où se combinent deux exigences distinctes. D’une part, l’exigence d’un large éventail de démocratie et de libre débat au sein de l’organisation : les militants du parti ne sont pas des « automates », mais des camarades dotés d’une conscience critique qui doivent pouvoir exercer leurs droits d’opinion et, voire, de décision autonome.
Comme le souligne avec perspicacité Trotsky : « Nous savions que le régime du parti reposait sur les principes du centralisme démocratique. On supposait, d’un point de vue théorique (et c’est ainsi que cela s’est fait, bien sûr, dans la pratique), que ces principes impliquaient la possibilité absolue pour le parti de discuter, de critiquer, d’exprimer son mécontentement, de choisir, de révoquer, tout en permettant une discipline de fer dans l’action, dirigée avec les pleins pouvoirs par des organes dirigeants élus et révocables. Si l’on entendait par démocratie la souveraineté du parti sur tous ses organes, le centralisme correspondait à une discipline consciente, judicieusement établie, qui garantissait en quelque sorte la combativité du parti ».
Précisément : parallèlement à l’élément de liberté absolue dans la discussion, il faut souligner qu’il n’existe aucune organisation de lutte — et le parti en est une — qui puisse fonctionner face au caractère centralisé de l’État capitaliste et du patronat d’une manière qui n’implique pas la plus ferreuse unité dans l’action de l’organisation. En ce sens, Moreno affirmait à juste titre que remettre en cause le centralisme revient à remettre en cause l’efficacité même, et qu’aucune révolution ne peut triompher sans un haut degré de discipline et de centralisation.
C’est là que se pose un autre problème épineux : aucune organisation révolutionnaire ne peut s’engager dans la lutte des classes en défendant deux politiques[18]. Cela la condamnerait à l’impuissance la plus scandaleuse.
C’est pourquoi, à un certain moment, le débat au sein du parti — dans n’importe lequel de ses organes — doit être tranché pour passer au stade de l’action. Car sans cette action, le parti perd son caractère de parti militant : en son sein, le débat démocratique et même l’élaboration théorique et politique doivent être au service — en dernière instance — de l’action : exercer une action militante transformatrice sur la réalité.
Ainsi, l’unité de la théorie et de la pratique, la praxis dans le cadre d’un régime de parti militant, se traduit par la condamnation du fédéralisme et la promotion d’une démocratie la plus libre possible dans la discussion et d’une unité la plus ferreuse possible dans l’action : « [Lénine] dit qu’il restait encore du travail à accomplir pour appliquer réellement les principes du centralisme démocratique dans l’organisation du parti, travailler sans relâche pour faire des organisations locales les principales unités organisationnelles du parti dans les faits et non pas seulement en paroles. Son application implique une liberté universelle et totale de critique, à condition que cela ne porte pas atteinte à l’unité dans l’action ; [cette règle] imposait de couper court à toute « critique » qui romprait ou entraverait l’unité d’une action décidée par le parti »[19].
Le saut vers les masses
« En janvier 1905, au moment où la révolution éclatait, l’organisation bolchevique comptait 8 400 membres. Au printemps boréal de 1906, le nombre total de membres du POSDR atteignait 48 000, dont 34 000 bolcheviks et 14 000 mencheviks. En octobre de cette année-là, le nombre total d’adhérents dépassait les 70 000 (…) et, lors du congrès de Londres en 1907, le parti comptait 84 000 membres, dont 46 000 bolcheviks et 38 000 mencheviks »[20].
Comme nous l’avons souligné plus haut, nous ne nous attarderons pas en détail sur les problèmes complexes liés au passage d’un parti d’avant-garde à un parti exerçant une influence sur les masses, ni sur les lois internes spécifiques à ce dernier. Nous nous contenterons, en tout état de cause, d’une série de remarques succinctes, en précisant que lorsque nous parlons de « parti exerçant une influence sur les masses » nous cherchons à le distinguer de la simple et pure notion de « parti de masse », précisément en raison de ce que nous avons expliqué plus haut concernant la préoccupation léniniste selon laquelle tout parti révolutionnaire doit conserver son caractère d’avant-garde vis-à-vis de l’ensemble de la classe. Plusieurs questions se posent ici, mais la première chose à souligner est que, dans le fonctionnement des « lois » mentionnées précédemment, il y a manifestement une transformation. Cela vaut tant pour les lois de croissance du parti que pour son régime interne. Car si l’organisation d’avant-garde est, dans une certaine mesure, une sorte de « brigade de combat », un parti qui s’apprête à exercer une influence au sein de certains secteurs des masses doit manifestement disposer d’une série de critères propres en matière d’organisation et de fonctionnement qui constituent, dans de nombreux cas, une sorte de « renversement dialectique » des lois régissant le stade d’avant-garde. Cela n’empêche pas que, à tous les stades, règnent des lois de développement inégal et combiné. Nous nous expliquons : s’il est très dangereux de confondre les stades constructifs du parti, cela ne signifie pas pour autant qu’il n’existe pas de circonstances où des noyaux très restreints jouent un rôle d’une importance capitale, avec un rayonnement politique bien supérieur à leurs forces organisationnelles[21]. Mais disons quelques mots sur les lois de croissance d’un parti ayant du poids parmi les masses. Les facteurs multiplicateurs en termes de nombre de militants, d’implantation et d’envergure politique et organisationnelle du parti en période révolutionnaire varient évidemment de manière substantielle par rapport à la période où l’organisation est un parti d’avant-garde. Ce sont d’autres lois qui régissent le saut vers les masses : ici, ce sont des lois de multiplication géométrique et non arithmétique qui opèrent, ce qui caractérise le parti au stade d’avant-garde. Autrement dit, le parti d’avant-garde recrute par unités de camarades ou, tout au plus, par dizaines. Le parti qui vise à exercer une influence au sein de secteurs des masses recrute par groupes de camarades : il rallie des noyaux, des regroupements, des organisations et/ou des secteurs entiers de travailleurs ou d’étudiants. À cet égard, les critères bolcheviques, à l’occasion de la révolution de 1905, sont révélateurs : Lénine soulignait la nécessité de mettre sur pied des « centaines » de nouvelles organisations du parti et insistait sur le fait qu’il ne parlait pas au sens figuré, mais au sens littéral. En somme, la question des multiplicateurs fait l’objet d’un vaste débat, car elle touche précisément aux lois dialectiques du passage de la quantité à la qualité en matière de construction du parti. Car ce saut nécessite, comme cela a déjà été souligné, de cette accumulation quantitative préalable pour se produire. Mais c’est là que réside l’« astuce » dialectique de la question. À un certain stade, l’ajout quantitatif d’un seul élément supplémentaire produit ce saut qualitatif qui place l’ensemble du parti sur un autre terrain. La goutte qui fait déborder le vase n’est qu’une goutte de plus parmi d’autres ; pourtant, son résultat est qualitatif. Deuxièmement, la question des multiplicateurs est difficile à envisager de manière abstraite : elle est généralement liée à la recherche d’un vecteur permettant de produire ce saut qualitatif. Il existe différents types de vecteurs ; la question ici est de savoir s’ils vont ou non dans le sens stratégique de la construction de l’organisation en tant que parti révolutionnaire. Pour que, de surcroît, ce ne soit pas un saut dans le vide, il faut qu’il y ait eu une accumulation préalable en matière de construction du parti. Ce qui se passe, c’est qu’à d’innombrables reprises, cette possibilité s’offre au parti. Mais s’il n’y a pas de parti préalablement organisé, il existe un dicton qui illustre parfaitement l’impuissance de cette situation : c’est comme « manger de la soupe avec une fourchette »[22]. Il en va de même pour la situation du parti : le saut vers les masses nécessite une accumulation préalable, sous peine de ce que, même s’il existe un moyen à portée de main pour effectuer ce saut, il ne puisse se concrétiser. Il y a là un troisième problème : la variation des lois de construction dans le cas du parti qui se lance pour exercer une influence sur les masses, ce qui conduit souvent à se heurter à un mur. Il peut arriver que l’on dispose à la fois du « moyen » et d’une certaine accumulation au sein du parti pour s’y attaquer. Mais le degré de politisation des militants du parti d’avant-garde est très différent ; les méthodes de direction plus « personnalisées » qui caractérisent l’organisation d’avant-garde sont également très différentes. Or, lorsque le parti devient véritablement « impersonnel » et que tout repose sur les cadres, du niveau de formation qu’ils ont reçu et de leur capacité d’action autonome (bien que dans le cadre de la politique générale de l’organisation), cet élément de constitution préalable d’un corps de cadres devient l’élément clé. De plus, le parti, déjà transformé — dans une certaine mesure — en un « fait objectif », a tendance à développer très fortement des intérêts « propres », ce qui soulève la question suivante : il ne faut jamais concevoir le parti indépendamment de la lutte des classes. C’est le danger typique du « grand » parti : le considérer comme une fin en soi, avoir peur de prendre des risques, se désintéresser des problèmes de la société et de la classe comme si le parti pouvait se construire indépendamment de la lutte des classes (le cas extrême fut celui de la social-démocratie allemande, qualifiée d’« État dans l’État »). En d’autres termes, il faut établir un juste équilibre entre la vie interne du parti et sa vie courante, qui est entièrement, et ne peut que l’être, au service de la lutte des classes. Examinons un quatrième problème : celui des « points d’ancrage » du parti. Nous faisons ici référence aux contrepoids qui empêchent les pressions sociales qu’une frange des masses commence à exercer sur l’organisation — avec tous ses éléments de retard — de la faire dérailler. Ces ancrages sont : le degré de politisation de son noyau partisan, sa composition sociale, l’autorité de sa direction, les tâches auxquelles il se consacre habituellement (ce n’est pas la même chose que le quotidien consiste à intervenir dans les luttes ouvrières ou que son activité principale soit électorale), le cadre théorique et stratégique de l’organisation et son caractère internationaliste[23]. Car, de manière caractéristique, et en lien dialectique avec ce qui précède, il existe un autre point clé : le degré de flexibilité du parti lorsqu’il s’agit de s’enrichir du meilleur de la jeune génération qui entre dans la lutte. Le parti doit laisser derrière lui toute inertie conservatrice et se lancer pleinement dans une intervention politique et constructive au sein de la lutte des classes qui s’intensifie. C’est là qu’interviennent la capacité d’adaptation du parti, sa flexibilité révolutionnaire, sa capacité à se débarrasser de toute inertie conservatrice, de toute structure rigide incapable de s’imprégner des élans révolutionnaires de la réalité. Il y a ici une autre exigence. Dans les situations d’intensification de la lutte des classes, le parti court le risque de se retrouver à la traîne — tant sur le plan politique qu’organisationnel — au lieu d’être l’avant-garde. Comme le disait Lénine en 1905 : « “Nous devons apprendre à nous adapter à cette toute nouvelle ampleur du mouvement”. Cette adaptation aux événements signifie que la distinction entre l’organisation et le mouvement, entre le “réseau horizontal” et le “réseau vertical”, et, enfin, entre l’avant-garde et la classe ouvrière, commençait à s’estomper »[24]. C’est ce qui se produit lors d’une montée révolutionnaire : le parti doit se débarrasser de toute inertie, se révolutionner en même temps que la classe. Il y a, dans une certaine mesure, et comme nous l’avons déjà souligné, un « renversement » des principes énoncés plus haut. Mais pour que ce saut ne soit pas un saut dans le vide, la phase de parti d’avant-garde doit avoir été résolue de manière satisfaisante. Le parti ne conservera son caractère révolutionnaire général que si, lorsqu’il « fusionne » avec les masses (comme le souligne Lénine dans *Le gauchisme…*), ses piliers fondamentaux en tant qu’organisation révolutionnaire restent solides. C’est là que se refermerait tout un cercle dialectique que, jusqu’à présent, seul le bolchevisme a été capable de parcourir de manière satisfaisante, mais qui connaîtra certainement de nouveaux chapitres au XXIe siècle.
Les chapitres non écrits de « Que faire ? »
Roberto Sáenz – Socialisme ou Barbarie n° 298, 01/08/2014
Aspects généraux de la construction du courant Socialisme ou Barbarie en Amérique centrale
À l’occasion d’une récente tournée en Amérique centrale, un débat très enrichissant a eu lieu avec nos camarades du Honduras et du Costa Rica. Ce débat a porté sur les conditions actuelles de la construction des organisations révolutionnaires à l’échelle internationale et dans la région d’Amérique centrale en particulier.
Au cours de cet échange, nous avons insisté – de manière pédagogique – sur le fait qu’il « manquait » à *Que faire ?* de Lénine tout un chapitre lié aux lois spécifiques de la construction des organisations d’avant-garde dans des conditions où le prolétariat n’est pas encore socialiste. Une circonstance historique que le grand révolutionnaire russe n’a pas eu l’occasion de vivre, mais qui prévaut encore aujourd’hui, même au milieu de la période actuelle de renouveau de l’expérience historique des exploités et des opprimés.
Nos problèmes ne sont pas ceux de Lénine
Comme nous l’avons souligné, l’un des principaux échanges que nous avons eus avec nos camarades d’Amérique centrale a porté sur les conditions générales de la construction de nos organisations par rapport à d’autres périodes historiques.
Nous partons du constat fondamental que ces conditions s’améliorent dans le cycle actuel de rébellions populaires, où émerge une nouvelle génération de militants.
Cependant, ces conditions restent très différentes de celles qui prévalaient il y a un siècle en ce qui concerne le niveau atteint par la subjectivité de la classe ouvrière, ce qui permet d’expliquer bon nombre des « régularités » ou « lois de construction » de nos organisations aujourd’hui.
Au début du XXe siècle, surtout en Europe, il existait un mouvement ouvrier socialiste, regroupé au sein de partis sociaux-démocrates de masse faisant partie de la IIe Internationale. Le principal parti était la social-démocratie allemande (SPD, Parti social-démocrate), qui comptait un million d’adhérents, dirigeait des syndicats regroupant 3 à 4 millions de membres, publiait 20 à 30 journaux et disposait d’un groupe parlementaire de 30 à 40 députés. Sa taille était telle qu’on le considérait comme une sorte d’« État dans l’État ».
Si, au sein de la social-démocratie allemande – le parti dirigeant de la IIe Internationale –, les chiffres se comptaient en millions, dans les « petits » cercles du socialisme russe, ils ne s’élevaient « qu’» à quelques dizaines de milliers (le nombre total des militants bolcheviques et mencheviks, en moyenne au cours de la première décennie du siècle, pouvait osciller autour de 80 000). C’est pourquoi les dirigeants allemands regardaient les Russes « de haut », et que Lénine lui-même se considérait comme un « disciple » de Bebel et de Kautsky[25], respectivement le principal dirigeant et le principal théoricien du parti allemand[26].
Le bolchevisme eut la chance de pouvoir se construire en tant qu’aile gauche de ce mouvement socialiste de masse, dont il finit par devenir la fraction révolutionnaire. Une fraction qui « sauva l’honneur » du mouvement socialiste international en prenant le pouvoir en octobre 1917, tandis que la crème de la crème de la social-démocratie allemande, autrichienne, italienne et française sombrait dans le « social-chauvinisme » en se rangeant du côté de leur propre bourgeoisie dans le carnage inter-impérialiste de la Première Guerre mondiale[27].
Quoi qu’il en soit, il s’agissait là de conditions historiques très différentes de celles auxquelles le socialisme révolutionnaire a dû faire face à partir des années 1930, avec l’émergence simultanée du stalinisme et du nazisme, la « nuit du XXe siècle ». Une période historique durant laquelle il a fallu apprendre à nager à contre-courant et dont les conséquences négatives se prolongent dans une certaine mesure jusqu’à aujourd’hui, phénomène qui se « superpose » à l’émergence d’une nouvelle génération de militants dans le sillage du cycle actuel de rébellions populaires[28].
Il n’en reste pas moins frappant que, chez Lénine et Trotsky, la question de l’effort subjectif au moment du recrutement, du recrutement de nouveaux militants, si importante dans les organisations trotskistes après la Seconde Guerre mondiale (où, bien souvent, on pouvait les compter sur les doigts d’une main !), n’ait aucune importance. Ce n’est qu’à partir des années 1930 que ce problème s’est posé avec acuité à Trotsky, alors qu’il devait mettre sur pied une nouvelle internationale dans des conditions où son courant constituait une extrême minorité[29].
Mais chez Lénine, le problème décisif a toujours été la mise en place du parti révolutionnaire en conférant une unité politique et une centralisation aux noyaux sociaux-démocrates dispersés dans toute la Russie. Le niveau le plus élevé de construction du parti à partir duquel Lénine est parti par rapport à nos organisations, c’est ce qui explique ces chapitres « manquants » dans Que faire ? en ce qui concerne le recrutement de nouveaux militants ou, plus généralement, en ce qui a trait aux lois de construction de nos organisations d’avant-garde dans les conditions actuelles de la lutte.
Si l’on se tourne vers le jeune Trotsky, il est évident que la « tension constructive » proprement dite semble diluée et qu’il en ressort plutôt une action de publiciste où l’on définit des positions pour mener la bataille politique au sein d’un mouvement soicialiste déjà constitué.
Si une partie des masses de la classe ouvrière était socialiste, le problème résidait, en tout état de cause, par la constitution de cette classe ouvrière – ou, pour mieux dire, de l’avant-garde de la classe – en un parti révolutionnaire rompant avec le réformisme. D’où le fait que l’envergure et les effectifs des organisations d’il y a un siècle soient incomparables avec ceux qui ont suivi, où le recrutement de membres pour le parti est devenu sa « première condition existentielle » : une question de vie ou de mort pour ces [30] ; une réalité qui reste inchangée jusqu’à aujourd’hui, même si, au sein même du trotskisme, il existe des organisations de tailles très différentes et que les perspectives de développement se caractérisent aujourd’hui – contrairement aux années 90 – par une tendance à la hausse : « (…) Le trotskisme semble s’orienter vers un « espace » plus vaste (…) mais, en même temps, les conséquences de la chute du mur de Berlin sont toujours présentes. Nous sommes à un nouveau départ historique, une nouvelle génération émerge, mais le point de départ reste très éloigné ». (…) « Les lois de la construction – encore aujourd’hui – reposent sur l’accumulation jusqu’à ce qu’on atteigne un point déterminé où l’on parvient à faire un saut qualitatif. Mais cette accumulation s’étend sur toute une période historique : presque toute l’histoire du mouvement. Et, de surcroît, une période durant laquelle il faut savoir saisir chaque opportunité, aussi minime soit-elle, pour se construire ; chaque possibilité, aussi insignifiante qu’elle puisse paraître à première vue, pour faire un pas en avant ». (Texte de construction du courant Socialisme ou Barbarie)
La génération « on ne vit qu’une fois » (yolo)
L’inexistence aujourd’hui d’un mouvement ouvrier socialiste de masse marque l’une des différences « subjectives » les plus importantes par rapport au « climat » politique du siècle dernier[31]. Cette situation s’aggrave d’autant plus que l’ensemble des identités politiques est beaucoup moins défini, plus « labile », superficiel ou variable. La classe ouvrière, en général, ne se reconnaît pas comme telle, a peu de conscience de classe « pour elle-même » et traverse une crise des alternatives face à l’ordre établi : le capitalisme.
Chez les nouvelles générations, cela s’exprime par une sorte de « crétinisme topographique-politique » vis-à-vis des conditions historiques de leur action. À l’« éternel présent », à la perte de perspectives, de « vision d’avenir », s’ajoute leur rupture avec la mémoire historique des événements du passé, ce qui les laisse « désorientés », sans compréhension de la place historique – leur place dans l’« enchaînement » des événements – qu’il leur revient de vivre.
Et cette perte de perspectives plus générales s’exprime par une sorte de changement « cosmique » par rapport aux conditions du passé où, en général, les générations se montraient plus engagées, allant jusqu’à des extrêmes « d’extrême gauche » (les années 70) où l’idée chez beaucoup était de « donner sa vie » comme l’avait fait le « Che » Guevara.
Si la tradition du marxisme révolutionnaire n’a pas pour but de faire donner la vie à aucun militant, mais bien de les amener à révolutionner leur existence dans le feu de la lutte pour la transformation sociale (ce qui implique nécessairement des sacrifices à certains niveaux),on observe néanmoins un changement « copernicien » des conditions par rapport à la situation actuelle, où domine une sorte d’ « hédonisme » ou de vécu de l’« éternel présent », ne rien sacrifier qui ait trait au plaisir personnel. D’où la génération « You only live once » dont nous parlons, en référence à la manière dont de nombreux jeunes rejettent l’engagement ou le militantisme, ou les relèguent au second plan en prétextant qu’« on ne vit qu’une fois » et que, par conséquent, « profiter de la vie » est le seul critère d’évaluation de sa propre expérience.
Pour en revenir à ce que nous soulignions, si les socialistes révolutionnaires, il y a un siècle, « nageaient » dans une piscine remplie d’eau (ils disposaient d’un vaste espace d’action), le problème de la construction du parti à partir de l’après-guerre a été que cette piscine s’est retrouvée « vide ». Les mouvements ouvriers ont été dominés par le stalinisme, la social-démocratie et le nationalisme bourgeois, et il a été très difficile, du point de vue du trotskisme, de surmonter cela ; c’est là qu’ont émergé les lois ou « critères méthodologiques » de la construction des organisations d’avant-garde dans les conditions d’un « espace » plus ou moins restreint pour les organisations révolutionnaires, et d’une lutte acharnée pour leur existence entre elles[32].
Aujourd’hui, les conditions évoluent à plus d’un titre ; nous ne sommes plus dans une phase de recul général de la lutte des classes comme ce fut le cas après la chute du Mur de Berlin, mais dans celle d’un nouveau départ historique de l’expérience. Cependant, le problème spécifique auquel nous sommes confrontés est que ce nouveau départ de l’expérience historique part de niveaux de subjectivité très bas, d’où la difficulté à construire un parti.
Il commence à y avoir de « l’eau dans la piscine ». Mais nous ne parlons pas encore – loin s’en faut – d’une piscine « olympique » comme celle dont ont bénéficié les bolcheviks, mais plutôt d’une combinaison contradictoire entre des manifestations croissantes de luttes et de rébellion et, parallèlement, l’absence persistante d’un processus objectif de radicalisation politique au sein de la vaste avant-garde et de franges des masses ouvrières[33]
[1] Marcel Liebman, Leninism under Lenin, The Merlin Press, 1985, p. 25.
[2] Un pas en avant, deux pas en arrière. Réponse à Rosa Luxemburg, op. cit., p. 519.
[3] Liebman, op. cit., p. 32.
[4] Construire le parti, Tony Cliff, p. 108.
[5] Marcel Liebman, op. cit., p. 29.
[6] Chez Lamarck, l’adaptation semblait résulter d’un effort « subjectif » de l’espèce en question, plutôt que de la « coïncidence » darwinienne objective entre l’espèce et son milieu, qui faisait que certaines espèces (par hasard mieux adaptées à leur environnement) survivaient et d’autres non.
[7] En jouant sur l’analogie que nous établissons avec les lois qui régissent la sélection naturelle, rapportons ce que disait à ce sujet l’archéologue marxiste Gordon Childe : « Pour le biologiste, le progrès — s’il emploie ce terme — signifiera le succès dans la lutte pour l’existence. La survie du plus apte est un bon principe évolutif. Seulement, l’aptitude signifie précisément le succès dans la vie. Un test provisoire de l’aptitude d’une espèce consisterait à compter le nombre de ses membres sur plusieurs générations. Si le nombre total s’avérait croissant, on pourrait considérer que l’espèce a obtenu de bons résultats ; si le nombre diminue, elle sera condamnée à l’échec ». Dans Comment l’homme s’est fait lui-même, Mexico, FCE, 1954, p. 19.
[8] Liebman, op. cit., p. 28. Il s’agit de l’un des meilleurs ouvrages sur la construction du parti chez Lénine. Il est supérieur à l’ouvrage le plus connu de Pierre Broué (Le Parti bolchevique), qui est plutôt une reconstruction historique.
[9] Liebman souligne que le Trotsky pré-bolchevique dénonçait le fait que *Iskra* (sous la direction de Lénine) « luttait moins contre l’autocratie que contre les autres fractions du mouvement révolutionnaire »… Il est clair que le jeune Trotsky ne comprenait pas encore pleinement le rôle de la lutte au sein de l’avant-garde pour atteindre les masses les plus larges, ni la valeur politique de la polémique entre les courants révolutionnaires. Op. cit., p. 29.
[10] Anthologie, Barcelone, Siglo XXI, 1999, p. 347.
[11] Léon Trotsky, « Sur le centralisme démocratique. Quelques mots sur le régime du parti », dans Textes sur le centralisme démocratique, op. cit., p. 104.
[12] Léon Trotsky, « Le nouveau cours », dans Textes sur le centralisme démocratique, op. cit., p. 26.
[13] Une libre discussion qui ne saurait en aucun cas être assimilée au « démocratisme », qui est tout autre chose. Comme le souligne Trotsky : « La maturité de chaque membre du parti s’exprime notamment par le fait qu’il n’exige pas du régime du parti plus que ce que celui-ci peut donner. Celui qui définit son attitude envers le parti en fonction des coups personnels qu’il reçoit est un piètre révolutionnaire. Il faut, bien sûr, lutter contre toutes les erreurs individuelles des dirigeants, contre toute injustice, etc. Mais il faut déterminer ces « injustices » et ces « erreurs » non pas en elles-mêmes, mais en relation avec le développement général du parti à l’échelle nationale et internationale. Un jugement correct et le sens des proportions en politique sont extrêmement importants ». « Sur le centralisme démocratique », dans Textes sur le centralisme démocratique, op. cit., p. 105.
[14] G.D.H. Cole caractérise la lutte entre Marx et Bakounine comme un affrontement entre les défenseurs de l’action politique (Marx) et les fédéralistes-anarchistes-localistes (Bakounine).
[15] G.D.H. Cole, Histoire de la pensée socialiste, tome II, Mexico, FCE, 1958, p. 185. Cole ajoute que « là où Marx met l’accent sur la nécessité d’une direction centralisée et d’une organisation de classe disciplinée, Bakounine plaçait sa confiance dans l’action spontanée des travailleurs individuels et dans les groupes primaires que leurs instincts naturels de coopération sociale les amèneraient à former, lorsque le besoin s’en ferait sentir », op. cit., p. 211.
[16] Liebman, op. cit., p. 38.
[17] C’est ainsi que Lénine trouva le moyen — lors du congrès du POSDR à Londres en 1906 — de régler la question des relations entre bolcheviks et mencheviks au sein du parti sans compromettre son unité dans l’action.
[18] Nous ne faisons pas référence ici aux circonstances transitoires pouvant survenir dans une organisation créée comme un front unique de tendances révolutionnaires et qui doit donc nécessairement se régir, pendant toute une période, selon un régime garantissant la liberté des tendances politiques. À ce sujet, voir l’article d’Antonio Carlos Soler dans Socialisme ou Barbarie n° 22.
[19] Liebman, op. cit., p. 51.
[20] Ibid., p. 47.
[21] D’un point de vue historique, en Amérique latine, l’exemple le plus marquant de cette évolution inégale, avec très peu d’« organique », est celui du POR bolivien et de son influence parmi les mineurs à la fin des années 40 du XXe siècle. Il est clair qu’outre la dérive politique opportuniste dont il a souffert lors de la révolution de 1952, il n’a pas manqué de payer très cher son incapacité à franchir un pas constructif : le parti a été « englouti » par le mouvement.
[22] Dans l’histoire du courant moréniste, il existe un exemple emblématique à cet égard : l’immense succès électoral du FOCEP au Pérou en 1978 : environ 20 % des voix avec seulement 40 militants…
[23] Il est évident que ces « points d’ancrage » ont complètement échoué dans le cas de l’ancien MAS.
[24] Liebman, op. cit., p. 46.
[25] Sans oublier Jorge Plekhanov, fondateur du marxisme russe, un autre des maîtres de Lénine. Une figure qui, dans les dernières années de sa vie, a basculé vers le social-chauvinisme. Lénine revendiquera toutefois toujours la tâche historique fondatrice du marxisme qu’il a accomplie pour la Russie au cours des meilleures années de sa vie.
[26] Bebel est mort avant le début de la « Grande Guerre » et n’a donc pas assisté à la faillite chauvine de la Deuxième Internationale. Kautsky, considéré comme le gardien de l’« orthodoxie » social-démocrate, a fini par devenir un ennemi acharné de la Révolution russe, démontrant ainsi que l’orthodoxie en tant que telle ne résout jamais aucun problème en matière révolutionnaire.
[27] En note de bas de page, signalons que ce 4 août marque le 100e anniversaire de la capitulation honteuse de la social-démocratie, date à laquelle le Parlement a voté les crédits de guerre en faveur de l’impérialisme allemand.
[28] Il s’agit en quelque sorte de deux « temporalités » qui vont à contre-courant : l’héritage de l’idée de la « fin de l’histoire » depuis la chute du mur de Berlin, d’une part, et le « réveil » à la lutte des nouvelles générations ainsi que les représentations qu’elles commencent à se faire du monde à partir, précisément, de ces mêmes luttes, d’autre part.
[29] Notons au passage que Ramón Mercader a profité de cette attention presque personnalisée que Trotsky portait à chaque nouveau camarade pour l’assassiner.
[30] Comme nous l’avons souligné, si le nombre de militants au sein de la social-démocratie se comptait en millions, il atteignait, au moins, plusieurs dizaines de milliers dans le bolchevisme et les autres courants révolutionnaires. À comparer avec les organisations du mouvement trotskiste, caractérisées par des centaines et des milliers de militants, mais pas encore par des dizaines de milliers.
[31] Les facteurs objectifs sont liés aux transformations structurelles au sein de la classe ouvrière, liées à un élargissement sans précédent de ses rangs, ainsi qu’à une grande hétérogénéisation des conditions d’embauche, ce qui engendre de nouveaux problèmes, sans perdre de vue le facteur extrêmement dynamique et révolutionnaire que représente l’émergence d’une nouvelle génération ouvrière. Nous abordons cette question dans un autre article de ce numéro.
[32] Voir à ce sujet notre analyse sur le parti.
[33] Cela vaut indépendamment du fait que l’on constate une progression des suffrages en faveur de la gauche révolutionnaire dans certaines expériences et/ou certains pays, une progression qui traduit une sympathie générale croissante envers la gauche de classe, mais qui ne constitue pas encore un véritable processus de radicalisation ; il faudra des événements plus marqués de la lutte des classes pour franchir ce « Rubicon ».

