Un monde en ébullition

Introduction aux débats sur la situation mondiale pour la réunion internationale qui s'est tenue pendant le mois d'août, et à laquelle ont participé des délégations de plusieurs pays du courant international Socialisme ou Barbarie.

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Source : IzquierdaWeb

 

« Un groupe de navires de guerre chinois et russes a navigué côte à côte à l’extrémité sud de la zone économique exclusive du Japon le 19 juillet. Les marins japonais ont observé ces navires et les ont photographiés alors qu’ils effectuaient des exercices (…) C’était la première fois que le Japon filmait et publiait un véritable exercice de tir au sein de sa zone économique exclusive. Les images en elles-mêmes étaient peu nettes, mais le message était clair : la pression chinoise s’intensifie. Cet incident n’était que le dernier d’une série de provocations récentes à l’encontre des alliés asiatiques des États-Unis (…) M. Trump est empêtré dans le dossier iranien, ce qui détourne des ressources et de l’attention du Pacifique (…) Les dirigeants asiatiques doivent expliquer directement à Trump que la Chine remet en cause la position des États-Unis en tant que superpuissance dominante – et que ses ambitions militaires vont de pair avec ses ambitions industrielles, technologiques et économiques »

(« China is testing America’s defence lines in Asia », The Economist, 1er août 2026)

 

La situation internationale est d’une immense complexité ; le monde est un puzzle comportant trop d’éléments qui se superposent, impossibles à aborder dans un seul texte. La réalité mondiale est aujourd’hui « kaléidoscopique » et il n’est pas facile de se situer au sein de cette totalité. De plus, notre courant a pour centre l’Argentine, qui est, à l’heure actuelle, un lieu d’observation bien trop périphérique par rapport aux développements internationaux (pour comble, accélérés) qui se concentrent davantage dans l’hémisphère nord : États-Unis, Chine, guerre en Ukraine, golfe Persique, Gaza.

On assiste à une explosion de thèmes très complexes tels que l’IA et son impact sur la société humaine et le monde du travail, les catastrophes climatiques à répétition à une époque où le déni climatique domine, des processus tels que les guerres et la remilitarisation accélérée du monde, etc. [1]

D’autre part, comme contrepoids, nous assistons à l’émergence d’une nouvelle classe ouvrière dans le domaine du travail à la demande, à des luttes ouvrières en Corée du Sud autour de la question de la robotisation de l’industrie, à l’immense solidarité humaine développée par la base au Venezuela lors du tragique tremblement de terre, à des manifestations à Bologne contre le meurtre d’un migrant marocain, ainsi qu’aux mobilisations de la jeunesse en Inde ou en Albanie.

Nous donnerons donc une série de définitions sur certains de ces thèmes dans le contexte général de notre texte « L’ère de la combustion » d’août de l’année dernière, qui, selon nous, reste tout à fait d’actualité. [2]

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Le premier élément à prendre en compte concernant la situation mondiale est qu’il y a une rupture de l’ordre international. Nous sommes dans une période de transition assez chaotique. Les éléments classiques qui composent l’analyse de la situation mondiale sont la lutte des classes, l’économie et la géopolitique (Trotsky). Mais ces dernières années, la plupart des évolutions ont été dominées, surdéterminées par la géopolitique, bien que celle-ci soit toujours étroitement liée à la lutte des classes et à l’économie (il existe un fil invisible qui unit la guerre et la révolution, sans compter que l’économie est toujours le substrat matériel des évolutions).

Alex Callinicos, dans un ouvrage publié il y a quatre ans et qui nous semble unilatéral car il perd le fil entre catastrophe et révolution, apporte néanmoins des éléments précieux d’analyse de la situation mondiale. Il souligne une évidence à l’heure actuelle : la rivalité entre les États-Unis et la Chine est aujourd’hui l’élément structurant de la (géo)politique internationale. Il affirme qu’avant le premier mandat de Trump, il s’agissait encore d’une tendance, mais qu’à partir de celui-ci (2016), Trump l’a concrétisée en lançant la guerre commerciale contre la Chine en mars 2018. Et que Joe Biden n’a fait que confirmer cette centralité (Callinicos, The New Age of Catastrophe, 2023, 86). [3]

À partir du deuxième mandat chaotique de Trump (depuis début 2024), grosso modo, l’ordre d’après-guerre a définitivement volé en éclats, Trump se disputant avec les alliés traditionnels des États-Unis (le dernier « incident » de cette querelle étant la guerre commerciale avec le Canada), et l’on est entré dans une situation d’indétermination, de régionalisation et/ou de désordre international. Cela laisse entrevoir à l’horizon quelque chose qui n’existait pas réellement dans l’ancien ordre (que plusieurs auteurs ont décrit comme une sorte de « conflit encadré » entre les États-Unis et l’ex-URSS) : la tendance à un affrontement militaire international interimpérialiste, même si personne ne sait dans quel délai.

Il est évident que le foyer principal de cet affrontement — qui n’est plus par procuration comme c’est en partie le cas en Ukraine, mais direct — entre puissances impérialistes (anciennes et nouvelles) se situe en Asie-Pacifique et concerne Taïwan : « La TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company) est le plus important producteur mondial de puces de pointe, responsable de près de 90 % des nœuds de production les plus avancés. La plupart des usines de TSMC sont concentrées à Taïwan même, que Pékin se réserve le droit d’envahir s’il juge cette action nécessaire dans le but de réunifier l’île avec le continent chinois » (Callinicos, idem, p. 88). [4]

Les conflits ne parviennent pas à être résolus par la voie des négociations (même si des accords régionaux voient le jour, comme celui entre la Turquie, le Pakistan, l’Arabie saoudite et bien d’autres) ; c’est la fracture qui domine dans l’évolution des événements, ce qui laisse présager que des affrontements physiques seront nécessaires pour départager les rapports de force. Il est évident que l’autre foyer de conflit militaire découlant de la guerre en Ukraine est la tension existante et croissante entre la Russie et l’UE.

Parallèlement, il règne un climat de polarisation croissante dans la lutte des classes en raison de la pression excessive exercée par l’extrême droite, et malgré le frein que font peser les organisations centristes et les directions traditionnelles, les affrontements peuvent sortir des palais et envahir les rues, déborder. C’est d’ailleurs ce qui se produit dans de nombreux cas.

L’ordre international qui a dominé le monde depuis l’après-guerre est remis en question et on ne sait pas très bien comment un nouvel ordre va finir par se forger, ni par quels moyens. Pour l’instant, les éléments « chaotiques », pour ainsi dire, coexistent avec les institutions traditionnelles forgées dans l’après-guerre. Il existe une concurrence exacerbée entre les États et les entreprises liées à ces États qui laisse penser que les choses pourraient dégénérer : « (…) l’ordre mondial est en mutation, il est en crise, et l’on tend à redessiner un nouvel ordre mondial qui n’a pas encore pris forme et dont on ne sait pas s’il pourra voir le jour sans passer d’abord par un choc de forces matérielles. Concrètement, des guerres d’une intensité accrue. C’est dans ce dernier sens qu’il règne un « chaos sans ordre en vue », où l’ordre antérieur est en pleine crise et où l’on ignore quel nouvel ordre va émerger » (« L’ère de la combustion », izquierda web).

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Cette crise coexiste avec une situation économique dans laquelle la mondialisation n’a pas fini de se briser. On n’est pas passé à une domination d’économies autarciques comme pendant l’entre-deux-guerres du siècle dernier, mais il existe des fractures dans les circuits du capital, des réorganisations de ces circuits, etc. L’axe géopolitique qui structure le tout est celui déjà mentionné : la concurrence entre les États-Unis et la Chine, qui s’est aggravée ces derniers temps. L’idée selon laquelle la Chine pourrait être absorbée et contenue par la mondialisation a commencé à s’effriter dès la présidence d’Obama (2008/2016), lorsque les États-Unis ont défini un objectif qu’ils n’ont toujours pas pu atteindre : le recentrage stratégique vers l’Asie-Pacifique. Nous sommes passés d’un monde régi par le néolibéralisme et la mondialisation à un monde où les sphères d’influence pèsent lourd ; chaque impérialisme tend à dominer une région et tente d’en chasser la concurrence (ce que Trump tente de faire en Amérique centrale et en Amérique latine en est un exemple).

En somme, nous assistons à une crise dramatique de la « gouvernance internationale » entre l’ancienne configuration du monde et une nouvelle. Et il semble inévitable qu’elle débouche sur un affrontement militaire entre les puissances impérialistes (anciennes et nouvelles) : le degré de polarisation et de concurrence acharnée sur tous les fronts est si grand qu’on ne voit pas, du moins pour l’instant, comment cette issue pourrait être évitée.

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La place centrale occupée par la géopolitique s’est aggravée de manière exponentielle avec le second mandat de Trump, qui obéit à une logique territoriale et transactionnelle (c’est-à-dire qu’il suit une logique territoriale et non mondialiste, au-delà de ses revirements permanents qui le discréditent chaque jour davantage). Il existe une division au sein de la bourgeoisie américaine entre la logique de Trump, faite de confrontation, de crise, de chocs, de territorialisation, etc., bien qu’il n’ait pas la force de l’imposer, et un autre secteur de la bourgeoisie qui préférerait revenir à l’ancien ordre atlantiste-mondialiste consensuel (la division ne porte pas sur la confrontation avec la Chine, mais bien sur les éléments de rupture avec les alliés historiques des États-Unis).

Cela engendre une indétermination, surtout parce qu’on ne sait pas vraiment à quoi ressemble la vision du monde de Trump, alors que l’autre vision – à laquelle il est de toute façon très difficile de revenir – était claire : « L’art de la négociation du président des États-Unis se retourne contre Washington. Tout comme après sa guerre commerciale ratée contre la Chine, son conflit avec Téhéran se solde par des avantages pour la République islamique. Ce qui divise le camp républicain. Cela se remarquait déjà à Washington début juin. Même les républicains les plus proches du gouvernement, qui défendaient au départ la guerre contre l’Iran, ne trouvaient plus d’arguments pour justifier les revirements de Trump sur les objectifs de la guerre, ses déclarations contradictoires (« Je n’ai jamais promis de ne pas déclencher de nouvelles guerres ») ou absurdes (« J’adore l’inflation »). Personne ne niait non plus que l’Iran dispose désormais d’un moyen de dissuasion considérable grâce à son contrôle du détroit d’Ormuz » (« Le “roi Trump” est nu et ses rivaux en tirent les conclusions », Sin permiso, 26/06/26).

On assiste actuellement à une concurrence extrême, exacerbée, pour les territoires, les ressources naturelles, le pétrole, le gaz, les terres rares, les semi-conducteurs, etc., qui conduit à une sorte de « militarisation de la géographie ». Une partie de cette dynamique réside dans la remilitarisation des États européens qui, soudainement, se retrouvent trop loin derrière dans la course aux armements : « La guerre en Ukraine a démontré que même l’équipement militaire américain le plus sophistiqué est en train de devenir obsolète en raison de l’avènement de la guerre des drones assistés par l’IA (…) les dépenses consacrées aux intercepteurs de missiles au Moyen-Orient font qu’il en reste désormais peu disponibles pour l’Ukraine » (La Nación, « Sommes-nous au début de la Troisième Guerre mondiale ? Cinq raisons de s’inquiéter », Bret Stephens, 28/08/26).[5]

Sous la pression de Poutine et de Trump, l’UE est engagée dans une course à la remilitarisation en augmentant ses budgets militaires, car elle doute que les États-Unis « trumpistes » la protègent.

Les guerres ont un poids considérable dans la conjoncture internationale ; ce sont des conflits qui s’éternisent et pèsent lourdement : tout le monde souligne que les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient convergent vers une sorte de conflit unique qui accentue la militarisation des événements : « Mon argument repose sur les origines de la Seconde Guerre mondiale, qui n’a pas simplement commencé avec l’invasion allemande de la Pologne, le 1er septembre 1939. Il s’agissait plutôt d’une accumulation de guerres régionales et de crises, qui a débuté avec l’invasion japonaise de la Mandchourie en 1931, et qui s’est peu à peu transformée en un seul et même conflit mondial » (Bret Stephens, La Nación, 28/08/26).

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On a l’impression d’entrer – en réalité, nous y sommes déjà – dans une nouvelle ère des extrêmes, où les rapports de force se règlent de manière physique, militaire et non consensuelle, contrairement à ce à quoi nous étions habitués lors de la période précédente. Comme nous l’avons déjà souligné, il existe un fil invisible qui relie la guerre et la révolution. En poussant les sociétés vers des situations aussi extrêmes, on prépare le terrain pour des cataclysmes sociaux, des rébellions, des révolutions.

Deux grandes guerres – de plus en plus liées – et un génocide sont en cours. Celle en Ukraine en est déjà à sa cinquième année ; elle a introduit de nouveaux éléments tels que la guerre des drones, tout en provoquant la remilitarisation de l’Europe. Le conflit ukrainien s’est considérablement complexifié. L’oligarchie ukrainienne est divisée en deux camps ; on a récemment assisté à un processus de mobilisation populaire autour du commandement de l’armée ; Zelensky résiste mais est remis en question ; les éléments de guerre par procuration interimpérialiste se sont intensifiés, même si la dimension d’autodétermination nationale reste présente.

« L’Ukraine, dans sa cinquième année de guerre totale, a développé une économie de défense sans précédent avant 2022. En 2025, la capacité de production de l’industrie de défense ukrainienne a été multipliée par 35 depuis le début de l’invasion – passant de 1 000 millions de dollars (900 millions d’euros) à 35 000 millions de dollars (31 600 millions d’euros) –, et la fabrication nationale représente 76 % du total des marchés publics en matière de défense, contre 44 % en 2024 (…) En ce qui concerne les drones intercepteurs, la robotique terrestre et les drones navals, l’Ukraine n’a aucun concurrent à sa hauteur – bien que la Russie regagne du terrain dans la production de drones FPV et conserve une supériorité technologique sur certains systèmes de guerre électronique et de brouillage. Dans aucun de ces domaines, l’industrie de défense occidentale n’offre d’équivalent ayant fait ses preuves au combat. C’est cette base technologique accumulée –construite à partir de la base, grâce à l’initiative citoyenne et à la production décentralisée, sans équivalent dans les industries d’armement occidentales – que ces industries cherchent désormais à absorber [c’est-à-dire les industries capitalistes occidentales].

Deux factions de la classe capitaliste se disputent le contrôle de cette économie, les conditions de ce contrôle et les intérêts auxquels elle servira »

(Adam Novak, « Ukraine. Après les manifestations : pouvoir, capital et économie de défense », Sin permiso, 25/07/26).[6]

La guerre entre les États-Unis et l’Iran semble sans fin (elle est enlisée dans une situation ni de paix ni de guerre, marquée par des séries de menaces, des tirs, des réunions infructueuses, etc.). Il est désormais admis de tous que la pire erreur de l’administration Trump a été de s’immiscer dans ce conflit de manière improvisée, en emboîtant le pas à Netanyahou, en croyant pouvoir le remporter facilement, en faisant des déclarations grandiloquentes sans effet, en exposant au grand jour la faiblesse des États-Unis, malgré les dégâts bien réels infligés à la population, à l’économie et aux infrastructures iraniennes (sans parler de l’économie mondiale, le détroit d’Ormuz étant toujours fermé). Et le génocide palestinien est dramatique, historique ; c’est le plus grand génocide politique depuis la Seconde Guerre mondiale.

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Le développement de l’extrême droite fait partie de ce même processus, avec des éléments ultra-réactionnaires qui s’attaquent à la raison et remettent en cause les acquis du mouvement de masse et des travailleurs des dernières décennies, et qui sont en pleine radicalisation, bien qu’ils présentent également de nombreux signes de faiblesse.

La grande question est de savoir d’où vient une telle montée en puissance de l’extrême droite. La plupart des analyses marxistes sérieuses soulignent qu’il est erroné de penser à une répétition mécanique du schéma qui a suivi la Révolution russe : d’abord la révolution, puis la contre-révolution.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui : dans un contexte marqué par le néolibéralisme extrême des quarante dernières années, la précarisation des conditions de vie de larges couches de la population, la stagnation économique en Occident qui perdure depuis la crise de 2008, les délocalisations industrielles, etc., ainsi que la crise qui s’en est suivie du système des partis traditionnels et la crise de l’alternative socialiste après la chute du mur de Berlin, qui n’est toujours pas résolue – bien que les élans anticapitalistes se renforcent, surtout parmi la jeunesse – c’est là qui a été et qui reste le terreau de la montée de l’extrême droite aux États-Unis, en Europe et en Amérique latine.

L’extrême droite agit de manière préventive et fait office de bélier face à la pression capitaliste croissante et sans limites visant à faire payer aux travailleurs et aux jeunes le coût de la crise structurelle du capitalisme (la stagnation économique qui perdure depuis la crise de 2008).

En ce qui concerne spécifiquement la France, et bien que nous ne partagions pas sa perspective populiste, Ugo Palheta souligne un point pertinent :

« L’un des axes centraux de la situation politique en France s’articule autour de ces deux éléments : d’un côté, les gouvernements ont imposé une série de reculs sociaux sans parvenir à mener à bien leur projet de reconfiguration néolibérale ; de l’autre, la gauche radicale et les mouvements sociaux, suffisamment puissants pour retarder la mise en œuvre de ce projet [mais refusant de remettre systématiquement en cause la gouvernabilité, ajoutons-nous], n’ont pas été capables de construire une véritable alternative au pouvoir. C’est en partie sur cette défaillance que le RN (Rassemblement national) a bâti son succès, sans oublier que sa présence au second tour des élections présidentielles à trois reprises au cours des cinq derniers scrutins lui a conféré une crédibilité en tant que principal opposant »

(Palheta, « Comment le fascisme gagne la France » ; Éditions La Découverte ; 2025 : 120).

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Dans le même temps, il existe des contrepoids que nous soulignons lorsque nous affirmons qu’il faut regarder le monde avec les deux yeux, que les médias et l’intelligentsia ne voient pas, à savoir les éléments de bipolarité, de réversibilité dialectique des évolutions. Les États-Unis ont trouvé assez « facile » d’enlever Maduro et de dominer le Venezuela (après le dramatique tremblement de terre au Venezuela, le mécontentement grandit à l’égard du régime capitulard de Delcy Rodriguez, mais aussi à l’égard des États-Unis eux-mêmes), mais ils subissent une défaite militaire indéniable en Iran. Cette défaite n’est pas émancipatrice car la direction de l’Iran est ultra-réactionnaire, et elle n’est en rien comparable au Vietnam, qui avait d’ailleurs provoqué des mobilisations de masse aux États-Unis. Aujourd’hui, aux États-Unis, il y a des mobilisations d’avant-garde pour Gaza, il y a un rejet massif de la guerre contre l’Iran (bien qu’en l’absence de mobilisations), mais cet élément émancipateur fait défaut au sein des masses iraniennes :

« Il est tout à fait possible de qualifier cette guerre d’acte d’agression impérialiste sans pour autant soutenir la République islamique. La position correcte consiste à reconnaître que même un État capitaliste réactionnaire [indépendant, ajoutons-nous] a le droit de résister à l’attaque militaire d’Israël et des États-Unis, sans se faire d’illusions politiques ou stratégiques sur cet État en soi.

« La défense des peuples iranien et palestinien exige une mobilisation massive, non seulement contre l’agression étrangère, mais aussi contre les forces nationalistes et religieuses au sein de leurs propres sociétés. En fin de compte, ces forces s’accommodent de l’impérialisme ou poursuivent une stratégie catastrophique de « victoire » à tout prix [c’est-à-dire non fondée sur une mobilisation émancipatrice des masses, ajoutons-nous], alors qu’en réalité elles soutiennent des régimes dont la corruption, les inégalités et la répression engendrent le même mécontentement social qui contribue à les déstabiliser » (Yassamine Mather, « Guerre États-Unis-Israël contre l’Iran : impasse et risque d’escalade », Sin permiso, 24/07/26). Cependant, d’un point de vue objectif, les États-Unis ont essuyé un cuisant revers en Iran.[7]

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Nous affirmons que nous nous trouvons dans une conjoncture internationale marquée à la fois par des éléments d’une période d’interrègne et par une réaction de l’extrême droite, car, parallèlement, des élections sont prévues dans les prochains mois et seront très importantes pour évaluer la dynamique des événements. Celles des États-Unis, bien qu’il s’agisse d’élections de mi-mandat, sont cruciales pour la région et le monde entier : ce n’est pas la même chose que Trump gagne ou perde les élections, cela ouvre des perspectives et des possibilités très différentes. La bataille des sondages fait rage, mais s’il perd, il en sortira très affaibli. À l’heure actuelle, malgré les manœuvres qu’il tente d’opérer au sein du système électoral, Trump serait en passe de se retrouver en minorité dans les deux chambres – le système électoral américain repose sur les États, ce qui limite considérablement l’influence du gouvernement fédéral sur celui-ci.Au Brésil aussi, les sondages oscillent entre Lula et Flavio Bolsonaro ; l’enjeu est la consolidation de l’extrême droite (réaction) ou un revers qui la ferait reculer (interrègne). En Argentine, c’est la même chose : la mobilisation du 6 août a porté un coup terrible au gouvernement et l’a mis sur la défensive, ouvrant une conjoncture plus favorable aux masses travailleuses. La dynamique est incertaine, mais elle montre qu’il existe une polarité dans la lutte des classes, qu’on ne peut pas parler uniquement de Trump : il faut aussi parler du mouvement « No Kings », de Minneapolis, etc. Il existe une déconnexion entre la superstructure et la société civile, qui s’est modernisée à bien des égards malgré la montée de l’extrême droite.Au Brésil, il n’y a pas eu de grandes luttes menées par le mouvement syndical traditionnel, mais on observe un nouveau dynamisme de la lutte des classes où de nouveaux acteurs entrent en scène : le 1er septembre, une nouvelle grève des livreurs (Breque) est prévue, qui pourrait prendre une ampleur considérable. Ainsi, d’un côté, l’extrême droite s’est radicalisée, et de l’autre, on observe des évolutions à gauche d’un point de vue social. Et aussi politique : aux États-Unis, par exemple, avec le DSA – même si le DSA est, en tant qu’organisation, un front unique regroupant des tendances très fragmentées – il mobilise surtout, sur le plan électoral, des sentiments progressistes en faveur de la réforme et de la transformation sociale. En Argentine, l’opinion publique a basculé. Une majorité de la population s’est détournée du gouvernement et nous sortons d’une journée historique comme celle du 6 août. Le gouvernement de Milei s’appuie sur le régime et la bourgeoisie, mais il n’a pas réussi à acquérir un pouvoir de mobilisation.

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Il existe une dialectique entre l’étape et la conjoncture. La conjoncture semble dominée par l’extrême droite, avec des éléments de « bipolarité intermittente » venant de la gauche, tandis que l’étape fait mijoter à feu doux quelque chose d’important, sur le plan militaire mais aussi dans la lutte des classes : les rébellions et les révolutions du XXIe siècle sont en train de se préparer. Les pressions exercées par l’économie capitaliste et l’extrême droite sur les sociétés sont insupportables, et elles imposent un renouveau de l’expérience historique dans la réponse – venue d’en bas – à ces conditions extrêmes. [8]

D’autre part, plusieurs thèmes nouveaux nécessitent un traitement spécifique. L’un d’eux est l’IA, qui est souvent abordée de manière très dystopique mais qui présente une réversibilité : elle peut être une force productive ou destructrice, elle peut signifier l’émancipation de l’exploitation du travail dans un cadre non capitaliste, authentiquement socialiste. Un autre thème concerne les conséquences du changement climatique que nous subissons actuellement : les incendies en Europe, le « Super Niño », etc. Il faut aborder ces questions, sans jamais perdre de vue les éléments de bipolarité, de lutte des classes, ni les ouvertures dans la conjoncture internationale qui tendent vers la gauche.

Il existe également une série de débats stratégiques, par exemple entre l’anti-impérialisme et le « campisme », qui revêtent une grande importance car une partie de la gauche est « campiste » pro-russe et non internationaliste, tandis qu’une autre cède face à l’impérialisme traditionnel. Dans le conflit entre la Chine et les États-Unis, notre courant ne choisit aucun camp car il s’agit d’un conflit interimpérialiste ; notre position est indépendante, du point de vue de la classe ouvrière, et internationaliste. Il existe un autre débat stratégique entre l’indépendance de classe et la conciliation des classes, comme au Brésil avec la capitulation du PSoL face à Lula. Et il y a encore celle du problème de la souveraineté nationale (qui s’est manifesté en Argentine), entre le juste droit à l’autodétermination nationale ou les mouvements d’émancipation nationale comme celui de la Palestine, d’une part, et le nationalisme au sens large, d’autre part, qui est tout autre chose : c’est un étendard d’unité nationale qui sépare la lutte anti-impérialiste de la lutte anticapitaliste.

Ces débats classiques refont surface dans ce contexte international complexe, où il manque encore une irruption politique de la classe ouvrière qui structure les débats et leur imprime une marque anticapitaliste.

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Nous vivons un moment d’une grande densité historique, où se combinent des aspects d’une grande profondeur qui marquent une rupture avec la dynamique antérieure. Le fait que les États-Unis perdent dans une certaine mesure leur hégémonie internationale est un événement d’une grande importance. Le passage d’un ordre qui s’est effondré, un moment d’indécision vers un nouvel ordre, et le fait que cela ne puisse se produire sans un affrontement sanglant – même si cela ne se fait pas du jour au lendemain –, est un fait d’une grande densité historique. Il en va de même pour l’intelligence artificielle, avec les incertitudes qu’elle suscite quant à une éventuelle perte de contrôle humain, le réchauffement climatique qui provoque de plus en plus de catastrophes, etc.

La dialectique entre étape et conjoncture – ou entre étape et situation – comporte un autre aspect : comment passe-t-on de la catastrophe à la révolution ? Il se trouve que tous ces événements se produisent sur le corps vivant de la société, ce qui signifie que le pendule politique peut basculer de l’extrême droite à l’extrême gauche lorsque la société réagit.

L’aspect structurel ne changera pas, que Lula ou Trump l’emporte, mais dans la conjoncture actuelle, les résultats électoraux revêtent une importance considérable. L’incertitude finit par se canaliser par la voie électorale, et c’est là un élément de poids. Le spectre politique est très décalé vers la droite, mais il existe une forte polarisation sociale, politique et électorale, ce qui fait qu’un résultat ou un autre n’est pas anodin, même s’il ne résout pas le problème structurel.

Au Brésil, les sondages changent tous les jours ; l’élection apparaît très polarisée entre Lula et Flavio Bolsonaro. Mais cela coexiste avec le « breque » du 1er septembre, avec la question de l’Amazonie et la lutte des populations autochtones. En Argentine aussi, on observe cette bipolarité, dans le revirement de situation provoqué par la gifle infligée à Milei le 6 août. L’« épopée du drame » des événements se superpose à l’épopée de la lutte des classes. Trump a reçu une gifle à Minneapolis et n’a pas pu recommencer à assiéger des villes, même si l’ICE a changé de stratégie et maintient son quota stalinien d’arrestations de migrants.

Ainsi, voir le monde avec les deux yeux signifie pouvoir distinguer un peu les éléments de la phase de ceux de la conjoncture pour avoir une vue d’ensemble de la situation, car sinon cela devient trop oppressant.

Les éléments de la phase sont marqués par une grande incertitude, des enjeux importants sont en jeu et il est difficile d’en prévoir l’issue. Ceux de la conjoncture apportent eux aussi de l’incertitude, mais laissent entrevoir des moments décisifs, comme les élections à certaines dates. Et les éléments de bipolarité coexistent et imposent des limites à l’extrême droite. L’extrême droite n’est pas synonyme de fascisme : elle se développe sur les réseaux sociaux et ce type de supports. Sauf lorsqu’il est question de l’État sioniste, parler de « fascisme » sert des fins de propagande, mais ce n’est pas la même chose que l’extrême droite, qui ne parvient pas à mobiliser de grandes foules ni à s’organiser au-delà de groupuscules fascisants.

Cette distinction entre étape, conjoncture et bipolarité sert à l’analyse et à délimiter les thématiques, qui sont profondes, « lourdes » et constituent une exigence pour que le courant ne se laisse pas distancer. Elles sont présentées par les médias de manière dystopique car, avec l’omniprésence des réseaux sociaux, ce qu’il faudrait séparer apparaît tout mélangé, même si cela n’a ni la même dynamique ni le même poids.

 

Notes : 

[1] L’été européen a été l’un des plus chauds de mémoire d’homme et l’Europe est le continent qui se réchauffe le plus rapidement au monde : « L’année dernière, l’UE a vu plus d’un million d’hectares partir en fumée ; cette année, ce record pourrait être battu. Et ce n’est pas seulement un été. Le continent se réchauffe plus vite que n’importe quel autre. Comme il doit faire face à des décennies d’aggravation, il doit s’y préparer » (TE, 1er/7 août 2026).

[2] Nous renvoyons également aux textes de notre camarade Marcelo Yunes « Trump s’enlise en Iran » et « La crise de l’Union européenne », qui apportent de solides éléments d’analyse géopolitique.

[3] Callinicos résume les différentes étapes de l’impérialisme (l’impérialisme étant considéré, à juste titre, comme une construction économique et politique) : a) la phase classique de l’impérialisme (1870-1945), dominée par le partage du monde entre les grandes puissances ; b) la deuxième phase, celle des deux « impérialismes superpuissants » [en réalité, à notre avis, entre l’impérialisme yankee et l’ex-URSS, État bureaucratique], l’ère de la guerre froide (1945/1991) ; c) la troisième phase de l’impérialisme – à partir des années 90 – définie par la tentative des États-Unis de maintenir leur hégémonie et de la mondialiser, qui comporte plusieurs sous-phases : l’unipolarité dans les années 90, puis, après l’attentat contre les tours jumelles, la « guerre contre le terrorisme » ; puis Obama s’efforçant de rétablir la normalité néolibérale tout en cherchant à faciliter le « pivot vers l’Asie », et, enfin, la période actuelle de concurrence exacerbée entre la Chine et les États-Unis : « Les dirigeants chinois ne cherchent pas nécessairement à remplacer les États-Unis en tant qu’État capitaliste hégémonique à l’échelle mondiale, du moins pas à court terme. Mais elle cherche bel et bien à écarter les États-Unis de la région indo-pacifique (…) Étant donné que cette région est aujourd’hui le principal pôle (hub) du capitalisme mondial, représentant environ 40 % du PIB mondial, un tel recul signifierait sans aucun doute une réduction dramatique de la puissance et du statut des États-Unis, et il ne fait aucun doute que leur classe dominante n’accepterait pas une telle dégradation sans réagir » (Callinicos, idem, 92).

[4] Il faut garder à l’esprit que Xi Jinping a fixé à 2027 la date éventuelle de cette action… précisément à un moment où les États-Unis semblent affaiblis militairement par le surmenage lié à deux guerres simultanées en Ukraine et au désastre iranien.

[5] La pénurie américaine de missiles de défense antiaérienne Patriot a fait la une de tous les médias ces dernières semaines.

[6] Concernant l’Ukraine, une polémique oppose également, depuis le début du conflit, les différents courants de la gauche trotskiste. Certains courants ont perdu de vue la dimension « par procuration » de l’affrontement et se sont pratiquement alignés sur l’impérialisme occidental, comme la soi-disante « IVe Internationale », tandis que d’autres, comme le SWP britannique, tout en rejetant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la considèrent presque exclusivement comme un conflit inter-impérialiste par procuration. Révolution permanente adopte des positions divergentes entre l’Argentine et la France à ce sujet, tandis que notre courant a toujours défendu le caractère double du conflit : des éléments de conflit par procuration qui se sont aggravés au cours de la guerre, mais aussi des éléments légitimes d’autodétermination nationale qui reposent sur des bases bien réelles, exprimées par l’oppression nationale exercée par le stalinisme en Ukraine.

[7] Des courants comme Révolution Permanente, anciennement la Fraction trotskiste, qualifient le régime iranien d’« anti-impérialiste incohérent » et non pas pour ce qu’il est : un régime pourri, anti-ouvrier et antipopulaire.

Les « vertus » de son anti-impérialisme sans anticapitalisme apparaissent clairement dans des définitions de ce type, qui s’éloignent grandement de la citation que nous avons mentionnée, provenant d’une socialiste iranienne exilée au Royaume-Uni, professeure à l’université de Glasgow et directrice de la campagne « Ne touchez pas au peuple iranien ».

[8] En Argentine, par exemple, la crise des impayés touche 25 000 000 de personnes, soit la moitié de la population du pays, tandis que 6 millions d’entre elles ont déjà plus de trois mois de retard dans leurs paiements. Le montant total des dettes s’élève désormais à 50 000 millions de dollars, soit un dixième du PIB du pays.

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