
« S’ils ne sont pas plus mal [ici], ils viendront. Ils doivent être dans une situation pire [que dans leur pays d’origine]. Leur vie, leur enfer, doit leur sembler un paradis comparé à ce qu’ils vivront ici. »
-Konstantinos Plévris, ministre grec de la Migration et de l’Asile
Les mêmes économies qui dépendent de millions de travailleurs migrants mènent des politiques qui criminalisent leur mobilité et précarisent leurs conditions de vie. Il en résulte la consolidation d’une Europe forteresse qui cherche à gérer la migration en fonction des besoins du capital, tout en faisant peser sur les migrants le coût humain des guerres, des inégalités et des crises engendrées par le capitalisme.
La réalité de la migration
Le point de départ exige de rompre avec une idée reçue : l’Europe n’est pas confrontée à une « crise migratoire » permanente ni à un débordement démographique incontrôlable. Au cours de la dernière décennie, il y a eu quelques épisodes de migration massive, mais ils étaient exceptionnels et les institutions européennes se sont chargées de mettre en place tout un dispositif pour dissuader la migration. Ceux qui subissent bel et bien une crise, ce sont les millions de personnes qui, pour diverses raisons, sont déplacées de leur pays d’origine partout dans le monde.
Le discours sur l’« invasion » s’effondre encore davantage lorsqu’on examine les chiffres de la migration irrégulière. Les données permettent d’évaluer l’ampleur et les caractéristiques de la migration. En 2023 (données les plus récentes disponibles), 4,4 millions de personnes sont entrées dans l’Union européenne en provenance de pays non membres, un chiffre significatif mais cohérent avec la taille économique et démographique du bloc. En termes cumulés, la population migrante résidente a atteint 64,2 millions en 2025.
Au sein de ces mouvements, les entrées irrégulières représentent une proportion minime par rapport au total. Les estimations situent ces entrées à environ 385 000 personnes, contre plusieurs millions d’entrées par des voies régulières. De plus, en 2025, les arrivées irrégulières ont enregistré une baisse significative, tombant à 178 000 personnes, ce qui implique une chute de 26 % par rapport à l’année précédente.
La répartition territoriale de ces flux n’est pas homogène, puisque près de 65 % des arrivées se concentrent dans cinq pays : l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie, la France et la Pologne, ce qui montre une focalisation géographique particulière indiquant un phénomène géré au sein de circuits économiques spécifiques, liés à des marchés du travail concrets. En 2024, 33 % des titres de séjour ont été délivrés pour des raisons familiales et 21 % pour des raisons professionnelles.
À titre de référence historique, le pic de pression le plus récent remonte à 2015, lorsque plus d’un million de personnes sont arrivées en Europe pour demander l’asile, dans un contexte de conflits armés et de crises régionales. Cependant, cet épisode est constamment utilisé comme référence politique pour justifier les mesures actuelles, bien que les niveaux actuels soient bien inférieurs à ce pic.
Dans l’ensemble, ces données brossent un tableau bien différent de celui véhiculé par les discours xénophobes. L’Europe accueille des millions de personnes chaque année, héberge des dizaines de millions de migrants sur son territoire et canalise la majeure partie de ces flux par des voies légales. L’insistance à présenter cela comme une « crise » ne décrit pas une situation objective, mais construit un cadre politique réactionnaire dans le but de mettre en place des politiques de contrôle, d’exclusion et de répression.
De la gestion à l’exclusion
Le changement le plus significatif intervenu récemment dans la politique migratoire de l’Union concerne le Nouveau pacte sur les migrations et l’asile, un ensemble de règles adoptées entre 2024 et 2026, qui redéfinit l’approche de la question en établissant un système visant à filtrer, contenir et expulser. Ce cadre normatif s’applique aux 27 pays membres et entrera pleinement en vigueur d’ici juin 2026, avec pour objectif explicite de « rendre plus efficace » le système d’asile, c’est-à-dire de réduire l’accès effectif à la protection.
Ce durcissement prévoit des mesures telles que l’extension de la détention administrative avec de nouvelles règles permettant de retenir les migrants jusqu’à 24 mois. Dans certains cas, avec possibilité de prolongation, par exemple dans le cadre de procédures d’expulsion. Il s’agit d’un renforcement des politiques punitives qui assimilent la migration à la délinquance.
L’élément peut-être le plus significatif de ce cadre est la consolidation du modèle du « pays tiers sûr ». Ce mécanisme permet de rejeter les demandes d’asile sans examiner le fond de l’affaire, sous prétexte que le migrant aurait pu demander une protection dans un autre pays considéré comme « sûr ». Parallèlement, l’Union européenne a établi une liste initiale de 7 pays classés comme « sûrs » (parmi lesquels la Colombie, le Maroc, l’Inde et la Tunisie), ce qui permet des procédures accélérées de rejet pour les personnes provenant de ces territoires.
Ces procédures précipitées réduisent considérablement les garanties : au lieu d’évaluations individuelles complètes, des filtres administratifs sont appliqués pour déclarer les demandes « irrecevables » dans des délais très courts. Le cadre lui-même établit des critères quantitatifs pour maintenir ou retirer le label de « pays sûr », comme un seuil de 20 % d’octroi de l’asile, ce qui constitue une logique bureaucratique xénophobe qui privilégie la réduction du nombre de demandes au détriment d’une protection effective.
À cela s’ajoute l’externalisation de l’asile, l’un des piliers les plus controversés du nouveau système. L’Union européenne promeut des accords visant à transférer les migrants vers des pays tiers, où leurs demandes sont traitées ou leurs expulsions exécutées. Par exemple, l’Italie gère des centres de détention en Albanie, hors du territoire communautaire, où elle héberge des migrants en attente d’expulsion.
Moins d’accueil, plus de contrôle
Parallèlement à cette évolution juridique, l’Union européenne connaît une expansion soutenue du financement destiné au contrôle migratoire et aux expulsions. Le système de relocalisation en est un exemple : la proposition initiale de la Commission pour 2026 prévoyait la relocalisation de 30 000 personnes et un budget de 600 millions d’euros, mais l’accord final a ramené ces chiffres à 21 000 personnes et 420 millions d’euros, soit une réduction de 9 000 places et de 180 millions d’euros, ce qui représente près d’un tiers de moins en termes d’engagement d’accueil.
Alors que l’accueil recule, les dépenses en matière de contrôle augmentent. La Commission européenne et les États membres ont consacré en 2025 au moins 250 millions d’euros à des systèmes de surveillance technologique, notamment des drones, des caméras thermiques, des capteurs de mouvement et des plateformes de surveillance maritime. Ce type d’« investissement » s’inscrit dans le cadre du budget du Fonds pour la gestion intégrée des frontières et du renforcement de l’agence Frontex, qui opère depuis quelques années avec des milliers d’agents déployés et son propre équipement sur de multiples frontières extérieures.
L’externalisation concentre une part croissante des dépenses par le biais d’accords avec des pays tiers visant à contenir les flux migratoires avant qu’ils n’atteignent les frontières européennes. Entre 2023 et 2024, l’Union européenne a signé des accords de coopération migratoire avec la Tunisie, la Libye, le Maroc, l’Égypte, la Mauritanie et le Liban. À cela s’ajoutent des fonds destinés à des programmes de « retour volontaire » et des accords bilatéraux avec des pays africains pour accepter les expulsions, qui mobilisent chaque année des dizaines de milliers de retours financés.
Les opérations maritimes intègrent de nouvelles capacités d’intervention, notamment la possibilité d’intercepter des embarcations pendant une durée pouvant aller jusqu’à six mois dans les eaux internationales, ce qui élargit le rayon d’action coercitif. Parallèlement, des pratiques telles que les refoulements à la frontière prennent une ampleur systématique, avec une moyenne de 221 expulsions quotidiennes sans accès aux procédures d’asile.
L’orientation budgétaire met clairement en évidence la priorité politique du bloc : moins de ressources sont allouées à la relocalisation, à l’intégration ou à la protection, tandis que les investissements dans la surveillance, la détention, l’externalisation et l’expulsion augmentent. Ce glissement répond à une logique politique dans laquelle la migration n’est pas traitée comme un phénomène social nécessitant une gestion, mais abordée comme un problème de sécurité exigeant un endiguement.
La mort comme frontière
Le durcissement du régime migratoire a des conséquences mesurables en termes de vies perdues. En 2025, dans le monde entier, environ 8 000 personnes migrantes sont mortes ou ont disparu sur des routes irrégulières, un taux de mortalité extrêmement élevé. Depuis 2014, le bilan cumulé dépasse les 82 000 morts et disparus. Plus de 40 % des décès enregistrés surviennent sur les routes menant au continent, ce qui lie directement le coût humain au modèle européen de contrôle des frontières.
Les routes les plus meurtrières traversent la Méditerranée sous ses différentes formes : 1 330 décès en Méditerranée centrale, 484 en Méditerranée occidentale et 374 en Méditerranée orientale au cours de l’année dernière. À celles-ci s’ajoute la route atlantique vers les Canaries, avec 1 172 décès, l’une des plus meurtrières en raison de la distance et des conditions du trajet. En dehors de l’espace européen immédiat, des couloirs comme la frontière entre l’Afghanistan et l’Iran enregistrent 1 323 décès, ce qui montre que le danger s’étend sur l’ensemble du trajet, et pas seulement au point d’arrivée.
Ces chiffres, bien que dramatiques, ne reflètent pas l’ensemble du phénomène. L’OIM elle-même recense au moins 1 500 cas supplémentaires non vérifiés, ce qui indique une sous-déclaration importante, en particulier dans les zones désertiques ou maritimes où les corps ne sont pas retrouvés. Des milliers de personnes n’apparaissent pas dans les statistiques officielles, mais font partie du même circuit de risque.
Le lien entre ces décès et les politiques européennes est direct. Les politiques restrictives poussent à prendre davantage de risques. L’externalisation des frontières déplace les itinéraires vers des territoires plus dangereux. Les migrants se retrouvent abandonnés dans des zones sans accès à l’eau, à l’assistance ou au sauvetage, en raison d’accords avec des pays tiers qui privilégient les restrictions au détriment de la protection. À cela s’ajoute la réduction des opérations de sauvetage et l’accent mis sur l’interception, ce qui augmente la probabilité de naufrages sans réponse immédiate.
Des rapports sur les droits humains indiquent que des pratiques telles que les expulsions illégales, les renvois vers des contextes de violence et le recours excessif à la force aux frontières révèlent un schéma systématique de violence institutionnelle. Ces pratiques augmentent le risque physique et poussent les personnes vers des itinéraires de plus en plus dangereux.
Le résultat ne peut s’expliquer comme un effet secondaire. La combinaison de la fermeture des voies légales, de l’externalisation, de la militarisation des frontières et de la criminalisation de la mobilité réorganise les parcours migratoires autour d’un risque extrême. Les itinéraires deviennent plus longs, fragmentés et dangereux, et cette transformation entraîne des milliers de morts.
Un territoire fortifié
L’Europe devient chaque année un espace plus fortifié. Un rapport de 2018 indiquait que, depuis la chute du mur de Berlin jusqu’à cette date, plus de 1 000 kilomètres de murs et de barrières frontalières avaient été construits à l’intérieur et aux abords de l’Union européenne. En 2023, un autre article indiquait que ce chiffre avait doublé. Quelle que soit leur étendue, il est certain que les murs sont la norme et il faut s’attendre à ce que cette tendance s’accentue dans les années à venir.
Des pays comme la Pologne et les États baltes ont érigé environ 700 kilomètres de barrières le long de leurs frontières, en grande partie en réponse aux routes migratoires qui traversent la Biélorussie et la Russie. Au nord, la Finlande a construit plus de 110 kilomètres de clôture frontalière avec la Russie, avec des structures pouvant atteindre 4,5 mètres de haut, équipées de systèmes de surveillance permanente. À l’extrême, la Pologne, après s’être retirée de la Convention d’Ottawa, a proposé de poser des mines antipersonnel à sa frontière.
Le système de contrôle s’étend au-delà du mur physique grâce à un réseau technologique comprenant des caméras thermiques, des capteurs de mouvement, des systèmes d’éclairage, des drones et une surveillance par satellite. Ces outils permettent de détecter des mouvements à longue distance et de coordonner des interventions rapides. Ce déploiement technologique transforme ces zones en couloirs hautement contrôlés.
La Méditerranée, l’une des principales routes migratoires, se militarise également progressivement. Des opérations navales, des patrouilles aériennes et des systèmes de détection renforcent la capacité à intercepter les embarcations avant qu’elles n’atteignent le territoire européen. Les frontières ne coïncident pas avec les limites géographiques du continent ; elles s’étendent vers l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Europe de l’Est. Tout cela pour empêcher les personnes de fouler le sol.
Du discours à l’attaque
La criminalisation constante de la migration, entretenue par les gouvernements, les parlements et les médias, crée un climat qui légitime la violence directe contre les migrants. En Espagne, par exemple, des incidents ont été enregistrés l’année dernière à Murcie, où des groupes organisés ont diffusé sur les réseaux sociaux des appels explicites à des « chasses aux migrants », un franchissement de ligne qui a transformé la haine en action coordonnée de type fasciste.
Ces appels ont quitté le monde virtuel pour se traduire en épisodes de violence, avec des émeutes survenues dans des localités où des groupes organisés ont attaqué des migrants pendant plusieurs jours consécutifs, avec des affrontements, des poursuites et des agressions physiques. La durée et la coordination de ces événements ont montré qu’il ne s’agissait pas d’incidents isolés, mais d’expressions d’une violence sociale qui trouve un terrain fertile au sein d’un climat politique, en général, réactionnaire.
Les réseaux sociaux jouent un rôle prépondérant dans cette dynamique ; ils servent de plateformes d’amplification du discours xénophobe et d’outils d’organisation. Des messages de haine circulent massivement, ciblent des groupes spécifiques et construisent des récits présentant la migration comme une menace pour la civilisation. La déshumanisation est banalisée, ce qui facilite le passage de la parole à l’acte.
Le lien entre politique et violence est évident lorsqu’on observe la convergence entre le discours institutionnel et le discours social. Par exemple, la veille même de la rafle espagnole, le parti d’extrême droite Vox a appelé à l’expulsion de 8 millions de personnes. Les politiques qui durcissent l’accès à l’asile, étendent les expulsions ou légitiment des pratiques telles que les refoulements à la frontière envoient un signal clair : la vie du migrant vaut moins, sa présence est indésirable et son expulsion est un objectif légitime.
Il en résulte un transfert du conflit vers la sphère quotidienne. La frontière ne se situe pas uniquement aux limites territoriales, mais aussi dans les rues, les quartiers et les lieux de travail. Les personnes migrantes sont confrontées à des contrôles policiers ou administratifs, mais aussi à des agressions, au harcèlement et à l’exclusion sociale. Les politiques « anti-immigration » favorisent et amplifient la violence, transformant la xénophobie en une pratique sociale de plus en plus visible et organisée.
L’agenda imposé
La place démesurée accordée à la migration dans la politique européenne résulte d’une pression politique bien précise. Ces dernières années, les forces d’extrême droite ont consolidé leurs gains électoraux dans plusieurs pays et ont fait de la migration l’un de leurs principaux axes d’action.
La référence répétée à l’année 2015 renforce cette construction. Cette année-là, plus d’un million de personnes ont demandé l’asile en Europe, dans un contexte de guerres ouvertes en Syrie, en Afghanistan et en Irak. Cependant, cet épisode reste un point de comparaison constant, même lorsque les chiffres actuels sont bien inférieurs. Cette persistance vise à entretenir un discours de crise permanente qui légitime des mesures restrictives.
À cet égard, un cas d’une autre ampleur est celui de la Confédération helvétique (Suisse), qui tiendra un référendum en juin prochain sur l’initiative «non aux 10 millions d’habitants». Actuellement, sa population est d’un peu plus de 9 millions d’habitants et la proposition vise à ce que ce chiffre ne dépasse pas la dizaine de millions avant 2050. Quelles sont les mesures concrètes ? Si ce chiffre est atteint avant cette date, les asiles et les regroupements familiaux seront restreints et, si la situation persiste pendant plus de deux ans, l’accord sur la libre circulation des personnes avec l’Union européenne serait annulé afin de limiter tous les flux migratoires.
La pression politique se traduit par des décisions concrètes comme celle-ci. Dans ce cas précis, la proposition émane de l’Union démocratique du centre, un parti conservateur de droite, mais pas d’extrême droite. C’est ainsi que les propositions politiques intègrent des éléments qui, pendant des années, faisaient partie du programme de l’extrême droite : allongement de la durée de détention, création de listes de pays « sûrs », procédures accélérées de rejet et externalisation de l’asile.
Ces mesures bénéficient d’un soutien au sein des institutions (où les secteurs les plus réactionnaires sont surreprésentés par rapport à la société), bien que ce soutien ne soit pas écrasant, ce qui laisse entrevoir une possibilité de retour en arrière. Par exemple, le vote au Parlement européen autorisant le durcissement des expulsions a recueilli 389 voix pour contre 206 contre.
Il en résulte que l’extrême droite parvient à définir l’agenda, les partis traditionnels cèdent à la pression et adoptent une partie de ses propositions. La migration s’impose comme un thème central non pas en raison de son ampleur réelle, mais de sa capacité de mobilisation politique. Dans ce processus, la frontière entre les discours ouvertement xénophobes et les positions institutionnelles devient de plus en plus floue, et le « centre politique » s’oriente vers un modèle de contrôle et d’exclusion.
Miroir transatlantique
La politique migratoire européenne est souvent présentée comme une alternative « plus humaine » au modèle américain, en particulier sous les gouvernements de Donald Trump. Cependant, lorsque l’on examine les données et les pratiques concrètes, la distance entre ces deux approches se réduit considérablement. La critique européenne du durcissement de la politique migratoire aux États-Unis coexiste avec l’adoption progressive de mécanismes similaires, c’est-à-dire une convergence plutôt qu’une opposition réelle.
Au cours du second mandat de Trump, les États-Unis ont déployé une politique de contrôle intensif qui a conduit à la détention de plus de 100 000 migrants, avec environ 59 000 personnes dans des centres de détention à un moment donné et des objectifs d’expulsion pouvant atteindre 3 000 personnes par jour. Ces chiffres sont présentés en Europe comme l’exemple d’un « modèle extrême ».
Cependant, au cours de la même période, l’Union européenne a émis 453 000 ordonnances d’expulsion par an, avec 110 000 expulsions effectives, ce qui place l’échelle européenne à des niveaux comparables en termes de volume.
Le parallèle est plus évident dans le recours à la détention comme principal outil de contrôle migratoire. Alors que les États-Unis maintiennent des dizaines de milliers de personnes en détention pour des motifs liés à l’immigration, l’Europe élargit ses propres cadres juridiques pour autoriser des détentions pouvant aller jusqu’à 24 mois, instaurant ainsi une logique similaire de détention administrative prolongée. La différence n’est plus d’ordre qualitatif, mais d’ordre quantitatif.
L’externalisation est un autre point de convergence : alors que les États-Unis imposent des politiques visant à délocaliser le contrôle migratoire vers des pays tiers en Amérique latine, l’Union européenne promeut des accords équivalents en Afrique et en Europe de l’Est. L’existence de centres de détention hors du territoire communautaire, comme ceux mis en place par l’Italie en Albanie, montre comment l’Europe adopte les mêmes mécanismes.
Même dans des pratiques plus controversées, comme les refoulements à la frontière, des similitudes apparaissent. La politique de « tolérance zéro » aux États-Unis trouve son équivalent dans les plus de 80 000 refoulements enregistrés en Europe en 2025, avec des expulsions immédiates sans accès à des procédures judiciaires. Dans les deux cas, l’objectif est le même : empêcher l’entrée par des mécanismes accélérés.
Tant aux États-Unis qu’en Europe, la migration est présentée comme un problème de sécurité, ce qui justifie l’expansion des dispositifs de contrôle, de détention et d’expulsion. Les différences discursives ne remettent pas en cause cette base commune. L’Europe critique le modèle américain sur le plan rhétorique, mais dans la pratique, elle en intègre les principaux outils.
Il en résulte une contradiction difficile à soutenir. Tout en se présentant comme la défenseuse des droits et du multilatéralisme, l’Union européenne reproduit des mécanismes qu’elle remet auparavant en question. La distance entre les deux modèles se réduit dans la mesure où ils partagent des objectifs, des instruments et des résultats. Plus qu’une alternative, l’Europe est une variante du même paradigme de contrôle migratoire, adaptée à son contexte, mais alignée sur sa logique fondamentale.
De la « crise migratoire » à l’Europe forteresse
Une conclusion s’impose : la « crise migratoire » en Europe n’est telle que dans la mesure où les décisions politiques s’obstinent à la traiter comme telle. Tant qu’elle sera abordée par l’exclusion et la violence, on ne peut s’attendre qu’à la persistance des mêmes problèmes existants. Alors que des millions de migrants vivent et travaillent en Europe, contribuant économiquement, socialement et culturellement à son développement, la réponse consiste à construire un cadre institutionnel de rejet.
L’Europe gère ses frontières comme un dispositif de sélection de la main-d’œuvre et de confinement des populations jugées excédentaires. L’externalisation vers des pays tiers, les centres situés hors du territoire communautaire et la militarisation de la Méditerranée sont des mécanismes cohérents avec une politique qui vise à empêcher la mobilité autonome et à la subordonner aux besoins du capital.
Les mêmes économies qui érigent des murs et durcissent leurs frontières dépendent, de plus en plus, de la main-d’œuvre migrante pour assurer leur fonctionnement. Le vieillissement démographique, la baisse de la natalité et le besoin permanent de main-d’œuvre bon marché poussent le capital européen à faire pression pour intégrer des millions de travailleurs étrangers dans des secteurs tels que l’agriculture, la logistique, la construction, les soins, les transports, l’industrie et les services.
L’Union européenne elle-même reconnaît des déficits croissants de main-d’œuvre dans des domaines clés, tandis que des millions de migrants occupent des emplois précaires, temporaires et faiblement rémunérés qui sont essentiels pour maintenir la compétitivité et les taux de profit. Cette dynamique illustre la logique d’exploitation du capitalisme.
Il ne s’agit pas de mettre complètement un terme à la migration, mais de la gérer de manière sélective, en autorisant l’entrée de la main-d’œuvre nécessaire dans des conditions de vulnérabilité qui facilitent la surexploitation.
Il en résulte la mise en place d’un modèle d’« Europe forteresse », où la frontière n’est pas seulement une ligne géographique, mais un vaste système de murs, de technologies et de lois qui opèrent à l’intérieur et à l’extérieur du continent. Ce modèle ne peut pas éliminer la migration, mais il peut en définir les conditions : il la rend plus dangereuse, plus précaire et plus inégale.
Cependant, la construction de cette « Europe forteresse » ne se fait pas sans résistance. Partout sur le continent, des réseaux de solidarité interviennent directement aux côtés d’organisations qui secourent des personnes en Méditerranée, de collectifs qui freinent les expulsions, de structures de soutien qui accompagnent les processus de régularisation et de communautés qui soutiennent les arrivants face à la précarité institutionnelle.
Dans le même temps, l’offensive réactionnaire qui pousse à ce durcissement ne se déroule pas en ligne droite. L’extrême droite se heurte à des limites concrètes, avec des défaites électorales, des crises internes et des contestations sociales dans différents pays (par exemple : la défaite d’Orbán en Hongrie ou le revers essuyé par la réforme judiciaire de Meloni en Italie), ce qui ouvre des fissures dans ce soi-disant « consensus sécuritaire ». Bien que la pression se maintienne, on n’avance pas sans opposition ni résistance.
La solidarité avec les personnes migrantes n’est pas seulement une question de droits humains, c’est une nécessité pour construire l’unité de classe face aux stratégies de fragmentation du capital. Le problème n’est pas l’existence des migrants ; le problème, c’est un modèle économique qui a besoin de frontières ouvertes pour les capitaux et fermées pour les personnes, qui alimente les guerres, l’extraction des ressources et les politiques d’ajustement dans la périphérie mondiale, tout en criminalisant les conséquences de ces processus.
Défendre les personnes migrantes ne signifie pas ignorer les problèmes sociaux existants, mais en identifier correctement les causes. La précarisation du travail, la crise du logement ou la détérioration des services publics ne proviennent pas de ceux qui migrent, mais d’un système qui concentre la richesse, détruit les droits et utilise le racisme pour diviser la classe ouvrière.
Face à une Europe qui a besoin de main-d’œuvre migrante tout en construisant des murs et en normalisant la xénophobie, la défense des personnes migrantes s’inscrit dans un combat plus large contre l’autoritarisme, le racisme et la fragmentation de la classe ouvrière. L’alternative à l’Europe forteresse ne passe pas par une meilleure gestion de l’exclusion, mais par la lutte contre les causes matérielles qui engendrent les déplacements, l’exploitation et la violence à l’échelle mondiale.

