
« … Le militarisme sous toutes ses formes – qu’il s’agisse de guerre ou de paix armée – est un enfant légitime, une conséquence logique du capitalisme ; c’est pourquoi quiconque souhaite véritablement la paix et se libérer du fardeau écrasant de l’armement doit également aspirer au socialisme. »
Rosa Luxemburg, Utopies pacifistes
Après plusieurs décennies de stabilité géopolitique et d’absence de guerres sur le continent, l’Europe entre aujourd’hui dans une nouvelle phase caractérisée par une augmentation soutenue des dépenses militaires, la reconfiguration de ses structures de défense et l’intégration croissante entre politique économique, industrie et stratégie géopolitique. Les chiffres parlent clairement : les dépenses militaires mondiales atteignent des niveaux historiques, tandis que les dépenses européennes augmentent à un rythme supérieur à la moyenne mondiale, accompagnées de programmes d’investissement massif, d’un assouplissement budgétaire et d’un renforcement du complexe militaro-industriel.
Du dividende de la paix au réarmement
L’ordre mondial issu de la fin de la Guerre froide a été marqué par l’idée du « dividende de la paix » : une période durant laquelle les grandes puissances, notamment en Europe, ont réduit leurs budgets militaires et engagé des actions d’intégration économique et commerciale. Une architecture internationale dominée par les États-Unis (l’ONU, l’OMC, le FMI, l’OTAN…) s’est consolidée et étendue.
Cependant, les données actuelles montrent que cette période est désormais révolue. À l’échelle mondiale, les dépenses militaires ont atteint des niveaux historiques. En 2024, elles ont atteint 2 700 milliards de dollars, soit le montant le plus élevé jamais enregistré, avec une tendance à la hausse soutenue au cours des dernières décennies. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), cette augmentation a été de 9,4 % en glissement annuel, soit la plus forte hausse depuis les années 1990, et a marqué la dixième année consécutive de cette tendance.
Ces données indiquent que le contexte actuel est marqué par une dynamique soutenue de réarmement. En Europe, cela est encore plus évident. Les dépenses militaires des États membres de l’Union européenne ont atteint 343 milliards d’euros en 2024 et 381 milliards en 2025, ce qui représente une augmentation de 62,8 % par rapport à 2020. De plus, ces dépenses représentent désormais environ 2,1 % du PIB européen, se rapprochant ou dépassant les objectifs fixés dans le cadre de l’OTAN.
Le tournant le plus important de cette tendance a été la guerre en Ukraine. Depuis 2022, l’Europe a mis les bouchées doubles en matière de dépenses militaires. Par exemple, entre 2022 et 2023, elles ont augmenté de 16 % et le total régional a dépassé les 552 milliards d’euros, atteignant les niveaux les plus élevés depuis quarante ans. En ce sens, on assiste à un réarmement des blocs militaires classiques du XXe siècle, sans pour autant négliger l’émergence de nouveaux acteurs.
La hausse en Europe est plus rapide que la moyenne mondiale. Alors que les dépenses mondiales ont augmenté d’environ 2,5 % à 9 % par an selon les années, l’Europe a enregistré des hausses pouvant atteindre 19 % entre 2023 et 2024. Le continent est sans aucun doute l’un des principaux moteurs de la dynamique d’armement. Le caractère soutenu de cette croissance, les politiques publiques en la matière et l’articulation de plus en plus étroite avec l’industrie et les marchés financiers indiquent une transformation significative, un processus qui va au-delà d’une simple réponse conjoncturelle.
Un monde en réarmement
Cette dynamique s’inscrit dans une tendance plus large de croissance soutenue des dépenses militaires à l’échelle mondiale et de consolidation d’un environnement international marqué par la concurrence interimpérialiste et le redécoupage de l’espace géopolitique.
Les dépenses militaires mondiales poursuivent leur ascension ; selon l’Institut international d’études stratégiques (IISS), les dépenses mondiales ont atteint environ 2 630 milliards de dollars en 2025, contre 2 480 milliards en 2024, ce qui représente une croissance réelle de près de 2,5 % par an (ces chiffres sont légèrement inférieurs à ceux rapportés par le SIPRI, mais ils reflètent la même dynamique).
À cette augmentation s’ajoute une tendance cumulative : non seulement les dépenses augmentent, mais elles le font de manière soutenue, c’est-à-dire qu’il existe un cycle prolongé de militarisation. Selon les données du SIPRI, le monde a enregistré plus de dix années consécutives d’augmentation des dépenses militaires, avec des hausses particulièrement rapides depuis 2022.
Les États-Unis, la Chine et la Russie représentent la part la plus importante du total. Les États-Unis restent le principal acteur, avec des dépenses dépassant les 900 milliards de dollars par an, suivis par la Chine, dont les dépenses sont estimées à plus de 290 milliards, et la Russie, qui maintient des niveaux élevés par rapport à son PIB, notamment dans le contexte de la guerre en Ukraine.
À l’heure actuelle, l’augmentation des dépenses ne s’explique pas uniquement par les conflits en cours, car elle inclut des pays qui ne sont pas confrontés à des menaces immédiates. Les gouvernements ne se préparent pas uniquement à des conflits spécifiques, mais à un scénario d’instabilité. En d’autres termes, la guerre a cessé d’être une exception pour devenir une possibilité.
Dans ce contexte, le processus de réarmement en Europe doit être compris comme s’inscrivant dans cette dynamique mondiale. L’augmentation de ses dépenses militaires est l’expression régionale d’une tendance plus large. Elle résulte à la fois de facteurs internes et de pressions découlant de la concurrence entre les grandes puissances et de la reconfiguration de l’ordre international.
Le bond en avant militaire de l’Europe
Le continent est devenu l’un des principaux pôles d’expansion des dépenses militaires, avec des taux de croissance supérieurs à la moyenne mondiale. Les données du Conseil de l’Union européenne montrent une augmentation soutenue et significative, avec une hausse cumulée de 62,8 % depuis 2020. Cette croissance est remarquable car elle dépasse largement la tendance mondiale, où l’augmentation annuelle se situe entre 2,5 % et 9 % selon la période.
Le bond en avant européen est encore plus évident en ce qui concerne les dépenses en équipements militaires. En 2024, les investissements dans les capacités militaires ont atteint 106 milliards d’euros, soit une augmentation de 42 % par rapport à l’année précédente. Ce chiffre est déterminant car il indique qu’il ne s’agit pas seulement de maintenir les structures existantes, mais bien d’une expansion active des capacités militaires.
Selon les données recueillies par Seguritecnia, les dépenses militaires européennes ont atteint environ 485 milliards d’euros en 2025, avec une croissance de 12,6 % en un an seulement, bien supérieure à la moyenne mondiale. Ce rythme de croissance fait de l’Europe l’un des moteurs de l’augmentation des dépenses militaires mondiales, représentant environ 21 % du total mondial.
Cette intensification s’accompagne d’une transformation qualitative : l’institutionnalisation du réarmement à travers des programmes à long terme. Parmi ceux-ci, on peut citer le cadre stratégique Readiness 2030, qui établit une feuille de route pour garantir la préparation militaire au cours de la prochaine décennie. Ce plan s’articule avec des initiatives telles que ReArm Europe, qui prévoit jusqu’à 800 milliards d’euros d’investissements dans la défense, dont 150 milliards sous forme de prêts via l’instrument SAFE (Security Action for Europe).
Cet instrument introduit un mécanisme de financement supranational destiné aux achats conjoints d’armement, qui vise à intégrer le marché militaire européen. À cela s’ajoute l’élargissement du rôle de la Banque européenne d’investissement, qui a alloué jusqu’à 3 milliards d’euros pour soutenir les petites et moyennes entreprises du secteur de la défense.
Un autre aspect concerne l’assouplissement budgétaire. L’Union européenne a mis en place des mécanismes permettant aux États membres d’augmenter leurs dépenses de défense sans être soumis aux restrictions habituelles en matière de déficit. Concrètement, une marge supplémentaire pouvant atteindre 1,5 % du PIB annuel est accordée pour les dépenses militaires. Cela implique un changement significatif dans la politique économique, où la discipline budgétaire habituelle (dont le respect est historiquement souple) cède le pas à la priorité accordée à la défense.
De plus, dans le cadre de l’OTAN, il est envisagé de porter les dépenses de défense à des niveaux proches de 5 % du PIB d’ici 2035, ce qui reviendrait à plus que doubler les normes actuelles dans de nombreux pays européens. Ce type d’objectifs montre que le réarmement n’est pas conçu comme une réponse temporaire, mais comme une politique durable.
Ces politiques mettent l’accent sur la préparation opérationnelle et privilégient la capacité de réaction rapide, la mobilité militaire et l’interopérabilité entre les armées, éléments clés pour des scénarios de guerre de haute intensité. Cela inclut des investissements dans les infrastructures logistiques, le transport militaire et la coordination à l’échelle continentale.
L’Europe sous l’égide de l’OTAN
Le processus de réarmement se déroule au sein de l’OTAN, qui reste le pilier de la défense européenne, ce qui crée une tension entre les tentatives d’autonomie du bloc et sa dépendance effective vis-à-vis des États-Unis au sein de l’organisation. Cela s’est notamment traduit par les critiques de Trump à l’égard de l’alliance et par le fait que ses membres n’ont pas répondu à son appel lors de son incursion en Iran.
Cette dépendance est évidente : selon l’IISS, les pays de l’OTAN ont concentré plus de 55 % des dépenses militaires mondiales en 2025, les États-Unis représentant environ 68 % des dépenses totales de l’Alliance.
En termes absolus, les dépenses américaines dépassent les 900 milliards de dollars par an, tandis que celles de l’ensemble des alliés européens, bien qu’en hausse, restent nettement inférieures à ce niveau.
Cette dépendance est critique dans des domaines tels que le renseignement, la surveillance et la reconnaissance (ISR) ; les systèmes d’alerte précoce antimissile et les capacités spatiales et par satellite. Par exemple, dans le domaine spatial, l’Europe ne dispose pas de systèmes complets d’alerte précoce et dépend largement de l’infrastructure américaine. De même, l’utilisation de systèmes tels que les réseaux satellite privés liés aux États-Unis a été fondamentale lors d’opérations récentes, mettant en évidence son infériorité technologique, un problème qui ne peut être résolu à court terme.
La guerre en Ukraine a cruellement mis en évidence cette dépendance. Les États-Unis, malgré une certaine réticence de la part de Trump, fournissent une part très importante du soutien militaire et logistique, notamment des renseignements en temps réel, des systèmes d’armement de pointe et une coordination. Le rôle de l’OTAN pour l’Europe est celui d’une structure opérationnelle centrale de son système de défense, tandis que pour Trump, elle semble être un boulet auquel il est attaché.
Cependant, parallèlement, l’Union européenne promeut des initiatives visant à réduire cette dépendance, même si leurs résultats semblent limités dans les conditions actuelles. L’objectif de ce qu’on appelle « l’autonomie stratégique » se traduit par des politiques telles que le renforcement de la base industrielle et technologique de défense européenne et le développement de capacités propres. Des programmes comme le Fonds européen de défense et l’instrument SAFE visent précisément à accroître la production interne et à réduire la dépendance vis-à-vis de l’extérieur.
Malgré ces efforts, l’autonomie est loin d’être atteinte. On ne peut pas rattraper des décennies de retard en quelques années. L’IISS estime que pour parvenir à une capacité véritablement indépendante dans des domaines clés, il faudrait des investissements supplémentaires compris entre 10 et 25 milliards de dollars, rien que dans le domaine spatial. Dans d’autres domaines, tels que les transports ou le renseignement, les coûts et les délais de développement seraient encore plus importants.
De plus, la structure des dépenses au sein de l’OTAN renforce la dépendance. Même si les pays européens augmentent leurs dépenses (avec plus de 20 pays atteignant ou dépassant l’objectif de 2 % du PIB consacré à la défense en 2024), l’écart avec les États-Unis reste significatif tant en volume qu’en capacités.
L’Europe cherche à s’affirmer comme un acteur autonome, capable d’agir de manière indépendante, mais son architecture de sécurité reste profondément intégrée à l’OTAN, où les États-Unis conservent un rôle dominant. En effet, l’UE reconnaît explicitement que la défense européenne doit être « complémentaire à l’OTAN », et non substitutive. Cette tension n’est pas purement politique, mais reflète des limites matérielles : capacités technologiques, ampleur des investissements et délais de développement qui font que la situation ne peut être inversée immédiatement.
L’industrie de guerre
Le réarmement implique de réorienter une partie substantielle de la base industrielle vers une production à vocation militaire. Ce processus s’accompagne d’une transition vers une économie de guerre caractérisée par une intégration entre l’État et l’industrie. L’un des éléments centraux est la création d’un marché européen de la défense plus coordonné et moins dépendant de l’extérieur.
Historiquement, une part importante des dépenses militaires est destinée à des fournisseurs non européens. Entre 2021 et 2023, environ 78 % des acquisitions de défense des États membres ont été réalisées en dehors de l’UE, principalement aux États-Unis. En réponse, l’Union européenne met en œuvre des mesures visant à renforcer la production interne. L’un des objectifs fixés est qu’au moins 50 % des dépenses en matière d’acquisitions de défense soient réalisées au sein de l’UE d’ici 2030, avec pour objectif d’atteindre 60 % d’ici 2035.
À cette fin, l’Union européenne encourage le renforcement de sa base industrielle et technologique de défense, en s’appuyant sur des instruments financiers et réglementaires spécifiquement destinés à la production et à l’acquisition d’armement. À cela s’ajoute l’augmentation des dépenses en équipements militaires, qui ont atteint 106 milliards d’euros en 2024.
Ce renforcement élargit l’échelle de production grâce à la relation entre les secteurs public et privé. L’industrie de la défense fonctionne selon un modèle dans lequel l’État agit simultanément en tant que bailleur de fonds, régulateur et client principal. Par exemple, la Banque européenne d’investissement a alloué jusqu’à 3 milliards d’euros pour soutenir les entreprises du secteur.
Cette transformation s’accompagne de l’adoption de modèles de production plus flexibles, inspirés par l’expérience de la guerre en Ukraine. Selon l’IISS, la capacité de production du secteur de la défense ukrainien est passée d’environ 1 milliard de dollars à plus de 35 milliards en quelques années, grâce à une large ouverture aux entreprises privées.
L’Europe cherche à reproduire cette approche en favorisant la réduction des barrières à l’entrée, la coopération entre les entreprises et l’accélération de l’innovation technologique. La guerre en Ukraine a montré que la production militaire moderne exige une capacité d’adaptation constante, une intégration avec le champ de bataille et des cycles de développement plus courts, ce qui contraste avec les modèles traditionnels de production lente.
L’Allemagne est à la pointe dans ce domaine, où certains secteurs de son industrie manufacturière, notamment l’automobile, commencent à s’intégrer dans les chaînes de production militaire. « Près de 90 % du capital-risque européen destiné aux technologies de défense est désormais investi dans des entreprises allemandes ». Par exemple, l’entreprise de pièces automobiles Schaeffler fabrique désormais des moteurs pour drones, des systèmes pour véhicules blindés et des composants pour l’aviation militaire, ce qui représente 10 % de son chiffre d’affaires (24 milliards d’euros). De plus, le gouvernement a créé une plateforme qui relie les chaînes logistiques militaires à des entreprises d’autres secteurs.
Un autre aspect concerne la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement. L’industrie militaire européenne dépend de réseaux mondiaux complexes, en particulier pour les composants critiques. Elle dépend de l’Asie pour bon nombre de ces intrants, y compris les semi-conducteurs, de sorte que l’autonomie tant attendue reste également soumise aux réseaux mondiaux d’approvisionnement.
Dans ce contexte, on observe une intégration croissante avec la région indo-pacifique. Des pays comme la Corée du Sud et le Japon s’imposent comme des partenaires industriels et technologiques, tandis que la Chine reste un fournisseur important de composants, malgré les tensions géopolitiques. Cela reflète la mondialisation du complexe militaro-industriel, où la production est répartie à l’échelle transrégionale, ce qui pose problème en période de conflits interimpérialistes.
Le business de la guerre
L’effort de guerre implique la consolidation d’un noyau d’entreprises qui sert de soutien matériel au processus et, bien sûr, en est le principal bénéficiaire économique. Les données disponibles montrent que l’augmentation des dépenses militaires se traduit directement par une croissance des revenus, des bénéfices et de la capitalisation boursière des principales entreprises du complexe militaro-industriel européen.
Parmi les entreprises les plus importantes, on peut citer Rheinmetall, Thales, BAE Systems, Leonardo, Saab et Indra. Ces sociétés concentrent une grande partie de la production militaire de la région et sont directement liées aux programmes de réarmement.
L’une des caractéristiques les plus évidentes est la croissance accélérée de leurs bénéfices. Selon une analyse de Bankinter, des entreprises telles que Rheinmetall, Hensoldt ou Renk affichent des prévisions de croissance annuelle des bénéfices supérieures à 40 %–50 %, tandis que des sociétés comme Thales ou BAE Systems maintiennent des taux de l’ordre de 10 %–15 % par an. Cette évolution montre que le marché anticipe et finance un cycle prolongé d’expansion du secteur de la défense.
En termes de chiffre d’affaires, la croissance est également significative. Par exemple, Rheinmetall enregistre des hausses de ventes supérieures à 30 % par an, principalement tirées par des contrats liés aux munitions, aux véhicules blindés et aux systèmes d’artillerie. De même, BAE Systems a déclaré un chiffre d’affaires supérieur à 25 milliards de livres sterling par an, avec une croissance soutenue liée aux contrats gouvernementaux.
Cette croissance est liée à l’obtention de marchés publics, car contrairement à d’autres secteurs, l’industrie de la défense dépend largement de la demande publique. Dans de nombreux cas, plus de 70 % à 80 % du chiffre d’affaires de ces entreprises provient directement de contrats avec les gouvernements. Cela signifie que l’augmentation des dépenses militaires publiques se traduit presque automatiquement par une expansion du secteur privé.
Les entreprises de défense ont connu une forte valorisation sur les marchés boursiers depuis 2022. Les actions de sociétés telles que Rheinmetall ou BAE Systems ont enregistré des hausses supérieures à 100 % en bourse sur une période de deux à trois ans, reflétant les perspectives de croissance du secteur. La guerre et la militarisation deviennent des facteurs de valorisation du capital.
De plus, le secteur présente un degré élevé de concentration. Un nombre relativement restreint d’entreprises domine la production militaire européenne, ce qui facilite l’obtention de contrats et de bénéfices. Ces entreprises participent à de grands programmes conjoints (tels que des systèmes de combat aérien ou des projets navals) qui nécessitent des investissements de plusieurs milliards d’euros et qui sont généralement financés par des fonds publics.
Tension entre le domaine militaire et le domaine social
L’augmentation rapide des dépenses de défense entraîne inévitablement des réaffectations, des pressions ou des restrictions sur d’autres postes budgétaires, en particulier ceux à caractère social. Il faut tenir compte du fait que l’ampleur de cette augmentation est exceptionnelle : pour l’Union européenne, les dépenses sont passées d’environ 233 milliards d’euros en 2020 à 381 milliards en 2025, soit une hausse de 62,8 % en cinq ans.
Ce rythme contraste avec l’évolution des dépenses sociales, qui affiche une progression beaucoup plus modérée. Par exemple, le budget du Fonds social européen Plus (FSE+) pour la période 2021–2027 s’élève à environ 142 milliards d’euros, soit moins d’un tiers des dépenses militaires annuelles actuelles. À titre de comparaison, les dépenses de défense d’une seule année (2025) triplent pratiquement l’ensemble du budget de ce fonds pour sept ans.
Un autre exemple est le programme Erasmus+, l’un des principaux instruments de mobilité éducative. Son budget total pour la période 2021–2027 s’élève à 26,2 milliards d’euros, soit moins de 7 % des dépenses militaires annuelles de 2025. Ainsi, des augmentations relativement modestes des dépenses de défense peuvent équivaloir à des programmes sociaux à l’échelle continentale.
La pression s’observe également sur le plan budgétaire. L’Union européenne a activé des mécanismes permettant d’augmenter les dépenses militaires en dehors des règles habituelles en matière de déficit, en autorisant jusqu’à 1,5 % supplémentaire du PIB annuel pour la défense. En revanche, aucun mécanisme équivalent d’assouplissement n’a été mis en place pour les dépenses sociales.
Des pays comme l’Allemagne ont créé des fonds extraordinaires pour la défense (comme le fonds spécial de 100 milliards d’euros annoncé en 2022) sans mesures équivalentes pour l’expansion sociale. La Pologne, quant à elle, consacre plus de 4 % de son PIB à la défense, l’un des niveaux les plus élevés d’Europe, ce qui réduit la marge budgétaire pour d’autres domaines.
De plus, l’augmentation des dépenses militaires s’accompagne d’engagements à long terme. Des programmes tels que ReArm Europe, avec jusqu’à 800 milliards d’euros d’investissement, impliquent des obligations financières qui s’étendent sur des années, voire des décennies. Cela introduit une rigidité budgétaire qui limite la capacité à répondre aux besoins sociaux croissants. Il en résulte une tension brutale dans l’allocation des ressources publiques, où la priorité croissante accordée à la défense tend à supplanter ou à limiter d’autres domaines.
La bataille budgétaire en France l’année dernière en est un exemple, qui a déclenché une crise politique en raison de l’instabilité du gouvernement. Finalement, la proposition a été imposée sans vote parlementaire en raison de l’absence de majorité. Le budget comprenait 44 milliards d’euros de coupes budgétaires, le gel des prestations et des aides sociales au niveau de 2025, la suppression de 3 000 postes dans le secteur public, la suppression de deux jours fériés et des réductions dans le remboursement des médicaments pour les maladies chroniques.
Le capitalisme en mode guerre
Le réarmement européen traduit la réorganisation du capitalisme européen dans un contexte de crise et de concurrence interimpérialiste. Le point de départ est que le monde traverse une phase d’instabilité croissante, où les tensions géopolitiques, loin d’être anormales, témoignent d’un changement dans la dynamique du système. Dans ce contexte, l’Europe «évolue rapidement vers un programme marqué par le réarmement et la militarisation».
Les puissances ne se disputent pas seulement des marchés ou des investissements, mais aussi des positions au sein d’un système hiérarchique de nations en pleine transformation. L’intensification du commerce des armes et l’augmentation des dépenses militaires reflètent précisément cette dispute entre impérialismes consolidés et émergents. Cela implique que le réarmement européen doit être compris comme s’inscrivant dans un rééquilibrage mondial, où l’Europe cherche à se positionner face aux États-Unis, à la Chine et à la Russie.
Dans ce contexte, la militarisation est une prolongation de la concurrence économique par d’autres moyens. La crise de la mondialisation (qui se traduit par des tensions commerciales, une reconfiguration des chaînes d’approvisionnement et un ralentissement économique) pousse les États à renforcer leurs capacités coercitives. Il ne s’agit pas d’abandonner la logique économique, mais de la transformer : l’accumulation capitaliste commence à s’appuyer de plus en plus sur le contrôle de « sphères d’influence », grâce auxquelles chaque puissance impérialiste cherche à s’assurer le contrôle des ressources et des territoires. Dans ce contexte, le facteur militaire a retrouvé une place centrale.
En même temps, le réarmement est également une réponse aux tensions internes du capitalisme européen lui-même. Dans un contexte de faible croissance, de crises énergétiques et de conflits sociaux, les dépenses militaires fonctionnent comme un mécanisme d’intervention étatique qui dynamise les secteurs industriels, stimule l’innovation technologique et génère de nouveaux domaines d’accumulation. La défense, la production et l’innovation s’inscrivent dans une même logique, où l’objectif n’est pas seulement la sécurité, mais la capacité à rivaliser dans un système international fragmenté.
Cependant, cette voie ne résout pas les contradictions existantes, mais les déplace. La militarisation intensifie la concurrence internationale, renforce la dépendance à l’égard de structures telles que l’OTAN et aggrave les tensions internes, comme la redistribution des dépenses publiques. En ce sens, le réarmement est un mécanisme susceptible d’amplifier les dynamiques de conflit, par exemple contre les attaques visant les acquis sociaux.

